L’ignorance est une bénédiction : Christian Rioux et l’histoire dans les universités

Francis Dupuis-Déri Chroniqueur · Pivot
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L’ignorance est une bénédiction : Christian Rioux et l’histoire dans les universités

La déconstruction de l’histoire nationale au profit des minorités sévit-elle réellement à l’université? Survol des faits.

En lisant la chronique « Les déconstructeurs » de Christian Rioux, correspondant du Devoir à Paris, je me suis souvenu que le temps de ma tâche printanière était venu, à savoir consulter la liste des sujets de thèses de doctorat et de mémoires de maîtrise pour évaluer la force de la domination de l’idéologie woke chez les jeunes universitaires (comme je l’avais fait l’an dernier). J’ai aussi regardé les nouvelles embauches de professeurs d’histoire dans les universités québécoises.

Dans sa chronique, notre Québécois à Paris se lamentait tout à la fois des méchantes critiques contre le projet de Musée national de l’histoire du Québec et « de la déconstruction de l’histoire qui règne aujourd’hui en maître dans nos universités ». Régner en maître, ce n’est pas rien. Il s’agit, selon lui, d’un « projet essentiellement politique » qui se prétend scientifique, mais qui n’a d’autre objectif que d’exclure de l’histoire « les nations au profit des seules minorités ethniques, sexuelles et autres ». By Jove!

Voici donc les sujets des quatre thèses et 29 mémoires déposés en 2023-2024 (en date de la mi-mai) au département d’histoire de l’UQAM, célèbre repère de féministes enragées et d’antiracistes hystériques, ou vice versa.

Traumavertissement : il n’y en a que qui deux portent sur les Autochtones, cinq sur une ou des femmes, soit à peine 20 %, et voilà tout…

Mémoires et thèses en histoire

Des quatre thèses, l’une porte sur la violence et les normes dans l’Égypte ancienne. J’hésite à dire si pareille étude « déconstruit » l’histoire de la nation égyptienne.

Deux autres thèses portent sur la France. L’une traite des marchés de chevaux à Paris (17e et 18e siècles). L’autre aborde l’influence d’Élisabeth Duplay-Le Bas (1772-1859), la fille du logeur de Maximilien Robespierre, sur la mémoire de la Révolution française – une étude sans doute trop « féminine » au goût de Christian Rioux, certes, mais on est loin de la réécriture de l’histoire nationale à partir des « minorités ethniques, raciales et sexuelles ».

Il y a enfin une thèse sur le Québec qui traite des débats linguistiques et constitutionnels dans la province (1967-1982).

Voyons maintenant les mémoires. Deux s’intéressent aux esclaves gréco-romains dans l’Antiquité. Cet intérêt pour l’esclavage ne plaira sans doute pas à Christian Rioux, qui préférerait qu’on s’intéresse aux « grands hommes », comme les césars.

Mais l’actrice Geneviève Rochette, qu’on a vue dans le téléroman La Galère, a complété un mémoire intitulé La théâtocratie de Platon, qui présente une analyse de « l’influence de Platon sur l’évolution du théâtre occidental depuis l’époque classique jusqu’à la chute de l’Empire romain ». Rien à voir avec la « déconstruction ».

Des cinq mémoires sur le Moyen Âge, aucun ne porte sur une « minorité ». On s’intéresse plutôt au siège de Calais en 1558 et au pape Alexandre VI (fin du 15e siècle).

L’histoire nationale du Québec survivra-t-elle à pareille déconstruction?

Il y a aussi quatre mémoires sur l’histoire moderne de France et d’Angleterre, dont l’un s’intéresse aux femmes dans les procès d’après-guerre en France, mais d’autres portent sur l’image de la noblesse dans la Gazette de France (1631-1643) ou sur la criminalité ordinaire dans une ville anglaise (1824-1834).

D’autres pays attirent l’attention, mais là encore bien peu de « déconstruction », sauf cette étude – tout à fait légitime par ailleurs – sur les Afro-Américaines dans un pénitencier de Louisiane (1901-1961).

Pour le reste, il s’agit d’études sur les voyageurs anglais (16e et 17e siècles), le panaméricanisme et le latino-américanisme dans la rébellion d’Augusto Sandino (1926-1929) et la reconstruction de Kaliningrad (1945-1970) « déconstruite » par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale.

Deux mémoires traitent des partis communistes chinois et indochinois, ce qui aurait intéressé Christian Rioux à l’époque où il militait dans le groupe marxiste-léniniste En Lutte!

Quant aux onze mémoires sur l’histoire de la Nouvelle-France et du Québec, deux traitent des Autochtones. L’un s’intéresse plus spécifiquement à la distribution des présents du roi aux Autochtones de la Nouvelle-France (1663-1703), ce qui ne semble pas très menaçant pour l’histoire nationale. L’autre porte sur la place des Autochtones dans le programme d’univers social, au secondaire, qui doit provoquer des démangeaisons sur tout le corps de Christian Rioux.

Pire, deux autres mémoires portent sur la figure de la belle-mère franco-catholique (1856-1959) et sur les femmes d’origine maghrébine à Montréal. L’histoire nationale du Québec survivra-t-elle à pareille déconstruction?

Et les autres, à savoir la très grande majorité? Des mémoires portent sur les auberges de Montréal (1837-1842), les jeunes délinquants de Québec (1920-1950), le discours patronal à l’ère du post-fordisme, la couverture journalistique du hockey et du baseball pendant la Seconde Guerre mondiale et la représentation dans la presse des bombardements atomiques sur Hiroshima et Nagasaki.

Il y a certes un mémoire sur l’antisémitisme d’Adrien Arcand, que Christian Rioux associera peut-être à une manœuvre de « déconstruction » de l’histoire du Québec, puisqu’il n’est vraiment pas gentil de rappeler qu’il y avait des nazis québécois.

Mais il pourra se rassurer en lisant le mémoire sur les discours des députés sur l’immigration (1867-1896) signé par Rémi Villemure, collaborateur chez Québecor, qui affirme que « contrairement à ce qui est véhiculé dans l’historiographie, le racisme et la xénophobie offrent manifestement très peu d’écho durant cette période ».

Nouveaux professeurs (pas besoin de féminiser)

Poussons plus loin l’enquête, en présentant les professeurs d’histoire nouvellement en poste depuis un an dans les universités québécoises.

À l’Université de Sherbrooke, Nathan Ince est le nouveau professeur en histoire du Québec et du Canada à l’ère préindustrielle. Christian Rioux doit être en furie, car ses recherches portent sur le Département des Indiens dans l’Amérique du Nord britannique (1796-1845).

Mais à l’UQAM, le nouveau spécialiste de l’histoire de la Nouvelle-France, Jean-François Palomino, étudie la cartographie aux 17e et 18e siècles. Il a d’ailleurs reçu le prix pour la meilleure thèse de l’Institut d’histoire de l’Amérique française.

Cinq nouveaux professeurs en histoire, dont un seul qui s’intéresse à une « minorité ethnique ».

À l’Université du Québec en Outaouais, Jean-Philippe Bernard est le nouveau professeur en histoire du Québec qui a reçu le Prix de l’Assemblée nationale pour la meilleure thèse de doctorat portant sur la vie politique au Québec. Il a étudié le chômage dans les années 1930.

Pour sa part, l’Université du Québec à Chicoutimi a embauché Arnaud Montreuil, dont la thèse porte sur l’adoubement chevaleresque du 12e au 14e siècle.

Quant à l’Université Laval, le nouveau professeur en histoire est un diplômé de l’UQAM, Pierre-Luc Brisson, spécialiste de la guerre dans la Rome antique.

Et voilà, cinq nouveaux professeurs en histoire, dont un seul qui s’intéresse à une « minorité ethnique ». Christian Rioux présente donc une fausse image des universités du Québec, tout en feignant de pourfendre des universitaires qui auraient abandonné toute rigueur scientifique.

Comme le notait le romancier Edgar Allan Poe, « l’ignorance est une bénédiction, mais pour que la bénédiction soit complète, l’ignorance doit être si profonde, qu’elle ne se soupçonne pas elle-même ».