Ce dimanche 21 avril, Tamara Thermitus a reçu un prix Hommage du Gala Dynastie, qui célèbre les réalisations des communautés noires au Québec. On lui a remis le prix Impact Dynastie pour l’ensemble de sa carrière et sa contribution à la collectivité. On a notamment souligné ses prises de parole publiques, reconnaissant qu’elle utilisait sa plume pour « amplifier les voix des personnes exclues et marginalisées ». Voici son allocution prononcée lors de la remise du prix.
Merci à mon conjoint et à mon avocate, qui ont su me préserver dans la tourmente et me maintenir en vie. Merci à mes ami·es qui m’ont accompagnée. Je remercie la fondation Dynastie, qui souligne aujourd’hui mes contributions sociales.
Aujourd’hui, je vous parle de la voix de ceux et celles qui sont dans la marge. Inaudibles sont leurs récits, tous comme ceux des esclaves.
Je me suis souvent demandé : mais à quoi ça sert de donner une voix à ceux qui n’en ont pas, lorsque votre propre voix n’est pas entendue? Pourquoi ne pas se résigner, alors que la société fait tout pour vous effacer?
Qu’est-ce que cette impulsion qui vous pousse sans cesse à vous relever, à alchimiser la douleur?
Sous le vernis de la modernité
Aujourd’hui, je veux honorer mes parents, qui ont été jetés sur les routes du monde, parsemées de périls et qui n’étaient pas faites ni pour des Noir·es ni pour un couple biracial.
En 1965, fort d’un contrat de travail, fuyant la dictature, ils ont pris la direction de Rabat, au Maroc. Trahison. Le contrat n’a pas été respecté. À la vue de mon père, quasi-sosie de Sidney Potiers, un zéro s’est envolé. Son salaire a fondu comme neige au soleil.
Nul autre choix que de reprendre la route.
Après une année au Tchad en pleine décolonisation, ma famille a déménagé ses maigres pénates et son cœur rempli d’espoir vers le Québec, en 1967, année de l’Expo. Mes parents ont foulé le sol d’un Québec en plein essor qui avait un urgent besoin d’immigrants francophones pour développer sa nation.
La promotion gouvernementale ne mentionnait nullement que cette « terre des hommes » n’était terre d’accueil que pour certain·es. Cinquante nuances de blanc!
Qu’est-ce qu’une promesse des autorités face à un corps noir?
Mais pourtant, Michèle Lalonde, dans son poème « Speak white », leur parlait de la solidarité des peuples opprimés tout en condamnant l’oppression britannique, coloniale, esclavagiste et capitaliste.
« De Saint-Henri à Saint-Domingue
Quelle admirable langue
Pour embaucher
Pour donner des ordres
Fixer l’heure de la mort à l’ouvrage. »
Ces mots ne pouvaient qu’ensorceler les descendant·es d’esclaves.
On avait oublié de nous parler de l’histoire de l’immigration au Québec et au Canada et des restrictions visant les personnes noires, ou encore de leur confinement à des emplois de seconde zone.
On avait oublié de les prévenir qu’un scandale comme celui de l’Université Sir George Williams (aujourd’hui Concordia) se préparait. Cette université a permis que la couleur de leur peau interfère dans les notes des étudiants noires. Une protestation a viré en émeute et des étudiant·es noir·es ont été emprisonné·es.
La modernité n’était qu’un fin verni qui ne pouvait que masquer le racisme stratifié dans les structures sociales. En plus de garder leur langue, les ancêtres des Québécois·es ont gardé leurs esclaves, selon l’article 47 des Articles de la capitulation de Montréal de 1760.
Les normes établies par l’esclavage font partie de l’inconscient collectif : on peut disposer d’un corps noir sans formalité. Inlassablement, l’histoire se répète.
Encore des promesses brisées
Mes parents, comme tou·tes les immigrant·es, ont sacrifié leur vie au pays, pour l’exil.
Sept-Îles, pour des Haïtien·nes… c’est l’exil. Seul·es sans aucune communauté, ils ignoraient qu’ils ne seraient pas les seul·es à payer ce prix. Jamais ils n’auraient consenti à ce que leurs enfants le paient aussi. Cela ne faisait pas partie du contrat.
Québec, province qui ne pouvait concevoir que les Noir·es pouvaient être éduqué·es et libéré·es. Ce fut un choc pour les Antillais·es de se voir traiter comme des citoyen·nes de seconde zone.
Moins de cinq ans après l’arrivée de mes parents, un autre contrat n’a pas été honoré : le permis de travail de mon père a été délivré en retard. Seul face à l’État, seul face à des promesses brisées. Et cinq bouches à nourrir. Il a fallu trois ans et un procès pour que mon père retourne enseigner.
Mais qu’est-ce qu’une promesse des autorités face à un corps noir?
J’aurais dû apprendre cette leçon qui me fut inculquée enfant.
Le Québec ne pouvait concevoir que les Noir·es pouvaient être éduqué·es et libéré·es.
Il faut parler de la violence, de cette violence constante qu’est le racisme. Violence raciale qui nous accable et qui nous vole nos vies et notre humanité. Cette violence qui nous force à vivre dans une double vie, puisque constamment dans une double conscience : vivre une vie sous la loupe du regard de l’oppresseur.
Mais à ma décharge, l’enfant que j’étais ne connaissait pas Frantz Fanon, et Charles W. Mills n’avait pas encore écrit Le contrat racial.
Tenir tête
Il faut rester debout sur le champ de bataille de la dignité. Se battre contre ce regard rempli de mépris dont le dominant est l’artisan – car c’est bien de mépris dont il s’agit.
Comme le disait Fanon, « chaque génération doit, dans une relative opacité, affronter sa mission, la remplir ou la trahir ».
L’époque exige de refuser la place assignée.
Ce que je vous souhaite, ce que je nous souhaite, c’est la résilience face aux obstacles.
C’est du courage face aux forces qui veulent nous anéantir.
C’est de la bravoure pour dénoncer les injustices.
Et surtout, c’est de ne pas, par facilité, s’allier à ceux qui nous oppriment.
Car le statu quo n’est pas une option.
Nos ancêtres se sont battu·es pour le droit à l’égalité. Il faut tenir tête, afin que la justice ne reste pas à venir.
Et pour y arriver, il faut encore et toujours nous remplir d’espoir, comme les matins de grand soleil où nous exposons notre visage à cet astre de lumière.