Sam Harper Journaliste aux balados · Pivot
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En janvier, des anarchistes ont revendiqué le « cloutage » d’arbres sur le site de la future usine de batteries Northvolt, en Montérégie, afin de nuire aux machines censées abattre les boisés. En mars, toujours en opposition à Northvolt, on revendiquait la dispersion d’engins cloutés sur un chemin menant à la carrière Mont Saint-Hilaire où circulent les camions qui effectuent le remblayage des milieux humides.

Cette forme d’action qui cible des biens matériels n’est pas nouvelle. Elle s’inscrit dans une longue tradition de militantisme radical et c’est cette pratique qu’Anaël Châtaignier nous invite à redécouvrir dans son livre Écosabotage : de la théorie à l’action, publié chez Écosociété.

Pour l’auteur, l’exemple de Northvolt est intéressant, car il montre qu’il peut y avoir plusieurs formes d’actions pour résister à des projets non désirés : procédures judiciaires, manifestations, désobéissance civile.

« Cette action [de sabotage] vient élargir le spectre des luttes, avec une réactivation d’un geste qui avait été développé dans les années 1970 par [le groupe écologiste radical] Earth First! et qui consiste à faire du « spiking » c’est-à-dire à insérer des clous dans les troncs d’arbres pour endommager les machines. »

Pour l’auteur, le projet d’usine de batteries de Northvolt s’inscrit parmi les « fausses bonnes solutions » aux crises environnementales. « Tout pour ne pas mettre sur la table la question de la décroissance ou de véritables formes de sobriété qui vont permettre d’apporter de véritables solutions », se désole l’auteur.

Alors que ce projet implique notamment de remblayer des milieux humides et de causer une artificialisation permanente des sols, « les actions des militant·es vont permettre au mieux de freiner le chantier, mais aussi de faire en sorte qu’on parle de ces questions-là », dit-il.

Les tactiques de sabotage sont des « pistes à creuser quand la situation l’impose », défend-il. « C’est ce qu’on fait quand il n’y a plus d’autres solutions, quand on a épuisé toutes les autres formes d’action et qu’il faut continuer à lutter. »

Il faut un certain courage pour écrire un livre qui défend et fait la promotion de l’idée du sabotage écologiste. Anaël Châtaignier explique que « la situation est tellement grave et les perspectives qui se profilent pour les décennies à venir sont tellement dangereuses pour l’évolution de nos sociétés » que chacun·e doit sortir de sa zone de confort et prendre des risques.

« On est tous pris dans un système qui tend à nous amener dans une impasse collective absolument catastrophique », affirme l’auteur. Cette catastrophe, déjà bien en cours, fait en sorte que la pratique du sabotage doit être réinterrogée. Car cette pratique implique, au fond, « d’empêcher la catastrophe et de sauver des vies », insiste-t-il.

« Ce livre […] nourrit l’espoir que, face aux conséquences de plus en plus perceptibles de l’extractivisme généralisé et de la destruction du vivant, les consciences et les réseaux de résistance se manifesteront avec plus de force dans les décennies qui viennent, intensifiant et coordonnant leurs attaques contre les infrastructures d’un capitalisme prêt à tout pour se maintenir. »

Anaël Châtaignier, Écosabotage

Une longue tradition

La première partie du livre retrace la place de l’action directe et la destruction de biens matériels dans divers mouvements sociaux du passé. L’auteur évoque divers exemples, comme celui des suffragettes, qui militaient pour le droit de vote des femmes et qui ont sectionné des fils télégraphiques et mis le feu à des bureaux de poste et autres cibles.

Plusieurs de ces formes de luttes sont oubliées ou passées sous silence. On se rappelle Gandhi et sa stratégie de résistance non violente, mais on évoque très peu les autres formes de résistance, parfois armées, qui ont eu lieu en même temps contre le colonialisme britannique en Inde.

« Il y a de toute évidence une entreprise délibérée pour faire en sorte que ce type d’action nous soit retiré », affirme Anaël Châtaignier, et « qu’il soit considéré petit à petit comme étant inacceptable ».

« On observe qu’à différents moments de l’histoire, certaines formes d’action ont pu être considérées comme relevant de l’acceptable. Ce sont des choses qui sont assez mouvantes, en fonction des temps historiques. »

La seconde partie du livre est principalement axée sur l’organisation et les considérations à prendre avant de s’engager dans ce type d’action. L’auteur y parle des formes d’organisation, du choix des cibles et de la culture de sécurité.

La diversité des tactiques

L’écosabotage s’inscrit dans un mouvement plus large de défense du vivant et de lutte contre le capitalisme. Pour l’auteur, cette pratique ne peut pas être dissociée du mouvement populaire plus large dans lequel il s’inscrit.

Le livre explique donc le concept de la « diversité des tactiques » en donnant l’exemple des mobilisations contre le Sommet des Amériques, qui s’est tenu à Québec en 2001. Trois zones avaient été délimitées par les manifestant·es (verte, jaune et rouge) afin de permettre aux participant·es de s’investir dans un type de tactique qui leur convenait.

Cette diversité des tactiques, explique l’auteur, « ça veut dire que dans un mouvement, on a besoin d’absolument tout. On a besoin de gens qui font la cantine, qui font les sandwiches, de gens qui s’occupent de passer des coups de fil, de garder le contact avec d’autres groupes, de faire des tracts, etc. » Et aussi, si on en croit l’ouvrage, de militant·es décidé·es à interrompre le cours des choses et à mettre la pression sur les puissants par l’action directe, notamment le sabotage.

« C’est un message qui est logé en creux dans le livre », dit Anaël Châtaignier, « que chacun peut participer, devrait participer à son niveau à la mise en mouvement vers une autre culture collective que cette économie, qui est aujourd’hui quasi suicidaire ».

Pour l’auteur, la question primordiale est celle « de la dynamique d’un vrai mouvement révolutionnaire susceptible d’empêcher la catastrophe annoncée vers laquelle on se dirige ».

Un mouvement populaire et démocratique

L’auteur insiste sur le fait que le sabotage doit être vu comme une tactique parmi d’autres dans l’arsenal de ceux et celles qui veulent défendre le vivant. Ces tactiques s’inscrivent dans un mouvement populaire, démocratique.

Les personnes impliquées dans des actions clandestines doivent se retirer de plusieurs autres formes de militantisme, par mesure de sécurité, afin d’éviter d’être repérées, explique l’auteur. Mais cela ne doit pas mener à ce que ces groupes se retrouvent isolés, agissant comme des avant-gardes élitistes ou ayant l’impression d’être seul·es à détenir la vérité.

« Je pense qu’à partir du moment où un groupe commence à s’extraire du collectif, il perd toute sa raison d’être », affirme Anaël Châtaignier. Un groupe qui se retrouverait coupé de sa base, du reste du mouvement, « n’aurait absolument aucun sens », ajoute-t-il.

« Ça veut dire qu’il faut trouver un tressage subtil entre le fait d’appartenir à des collectifs, de participer à leur vie quotidienne et en même temps de développer des formes de pare-feu, de coupure, dans des moments spécifiques pour des formes d’actions spécifiques », explique l’auteur. C’est ce qui peut garantir que les actions directes conservent un ancrage démocratique.

« La démocratie est la seule solution possible. Je n’envisage pas d’autres solutions que celles qui seraient basées sur des formes renouvelées de démocratie », explique l’auteur. La démocratie représentative, comme elle existe en France et au Québec, est certes une forme de démocratie, mais pas la seule « et pas forcément la meilleure », ajoute-t-il.

Cette idée de démocratie est cruciale pour l’auteur, car face à la montée de la droite et de l’extrême droite, « le risque, c’est au contraire de penser que la solution serait une forme d’autoritarisme ».

« Lutter n’a de sens que si ça permet d’ouvrir un avenir », dit-il, « et cet avenir ne s’ouvrira que si nous sommes porteurs d’alternatives. Ça veut dire des formes d’organisations collectives, des cultures collectives, qui permettent de proposer une alternative au système capitaliste, industriel, économique actuel. »

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