C’est un euphémisme de dire que le magazine français Le Point fait partie de cette constellation de grands médias occidentaux qui forment les rouages de la grande fabrique du consentement à la suprématie des pays du Nord global.
Mais il n’est pas le seul. L’hebdomadaire ne fait qu’emboîter le pas à ses homologues européens et nord-américains, chiens de garde non pas de la démocratie ou même de l’intérêt public, mais plutôt du statu quo oligarchique dans les rets duquel nous sommes enfermé·es, étourdi·es par quelques illusions de liberté.
Mais dans la dernière année, il a enchaîné numéro sur numéro un soutien indéfectible aux fossoyeurs de l’Humanité, du gouvernement fasciste de Benjamin Netanyahou (à travers une vaseuse défense contre l’antisémitisme et une couverture montrant une jeune femme drapée de l’étendard de l’État d’Israël) à la dénonciation hypocrite des dictatures en Chine, en Iran et en Turquie.
Je dis « hypocrite », car ces prises de position ne relèvent même pas d’un quelconque courage, bien au contraire, et occultent toujours les travers de nos propres systèmes politiques et de leur rôle dans le grand jeu des « relations internationales » mené par les sociopathes qui nous gouvernent. À la différence que nous n’avons pas l’excuse, nous Occidentaux, de ne pas pouvoir les choisir.
« On trouve toujours une chorale d’intellectuels volontaires pour prononcer des mots apaisants à propos d’empires altruistes ou bienveillants. »
Edward Saïd
Dans son ouvrage L’Orientalisme, l’intellectuel palestinien Edward Saïd écrivait : « Chaque empire, dans son discours officiel, souligne qu’il n’est pas comme les autres, que ses circonstances sont spéciales, qu’il a une mission d’éclairer, de civiliser, d’amener l’ordre et la démocratie, et qu’il utilise la force en ultime recours. »
« Et, tristement, on trouve toujours une chorale d’intellectuels volontaires pour prononcer des mots apaisants à propos d’empires altruistes ou bienveillants, comme si on ne pouvait croire de nos propres yeux la destruction et la misère et la mort, semées par la plus récente mission civilisatrice. »
C’est ce que font Le Point et l’ensemble des médias occidentaux en jouant le jeu des maîtres. D’autant plus qu’ils sont plus souvent qu’autrement la propriété de milliardaires et de grands conglomérats ayant pignon sur rue sur les grands marchés boursiers – on repassera donc pour la résistance aux abus du pouvoir et la défense de l’intérêt public.
La dissidence et l’influence
Et un peu comme l’avait fait chez nous François Cardinal de La Presse en lâchant un caca nerveux face à la multiplication des médias et des journalistes « militants » (dont votre humble média), le magazine français propriété du milliardaire François Pinault déchaînait la semaine dernière ses scribes à gages sur la revue Le Monde diplomatique et le quotidien L’Humanité, les accusant de se faire idiots utiles, cette fois-ci du Kremlin, tantôt du Hamas.
Leur offense? Un délit de pensée. La dénonciation de la complicité des chancelleries et des parlements occidentaux dans les grands massacres et les guerres par procuration de notre temps. Le compte-rendu d’histoires et de réalités qui perturbent les récits officiels, à Gaza, en Ukraine et ailleurs dans le monde. La révélation des mensonges politiques relayés par des éditorialistes serviles et peureux face à de nécessaires révolutions politiques et sociales chez nous, au nom de la préservation de ce mirage démocratique qui nous fait imaginer nos institutions comme des horizons indépassables.
La preuve? Ils auraient laissé sévir dans leurs pages Olesya Orlenko, une journaliste russe soupçonnée d’être une agente d’influence proche des services secrets russes.
Ces prises de position ne relèvent même pas d’un quelconque courage et occultent toujours les travers de nos propres systèmes politiques.
Soit – ce ne serait pas la première fois que ça arrive ni la dernière. Là où se révèle la tartufferie, c’est quand on omet que nos régimes et leurs alliés jouent fort certainement le même jeu.
À commencer par le si prestigieux New York Times, qui a publié une enquête fallacieuse sur des viols de masse supposément commis par le Hamas le 7 octobre, une enquête signée en partie par Anat Schwartz, une propagandiste israélienne et ancienne officière du renseignement de l’armée qui a partagé sur les réseaux sociaux des appels au massacre de Palestinien·nes à Gaza.
Comment ne pas croire que des agent·es d’influence des services de renseignements occidentaux ne cherchent pas à infiltrer les appareils politiques et médiatiques russes ou chinois?
Même chez nous, Radio-Canada, on se sent obligé « d’équilibrer » des condamnations de la violence génocidaire des maîtres de la Knesset avec des reportages « impartiaux » sur les opprimé·es qui leur font face. Comme ce texte présentant le désir de martyre de nombreux jeunes Libanais, qui joue la carte de la dichotomie « terroriste des uns, héros des autres ». Pendant ce temps, on ne pose jamais la question à savoir comment le traumatisme d’avoir vécu toute une enfance sous les bombes influence la perception de l’oppresseur, ni à quel point il devient si facile de haïr. Et on ne parle pas du déséquilibre des forces entre groupe armé militant et appareil militaire étatique soutenu à coups de milliards par les puissances occidentales.
C’est ce jeu entre élites politico-médiatiques que nous devons rejeter en masse, par les urnes ou par la rue.
Mais en fin de compte, la grande question reste non pas de savoir si les opprimé·es ont la « permission de raconter » leur histoire (comme se le demandait Edward Saïd il y a déjà quarante ans), mais de comprendre par quels mécanismes on le leur interdit.