Quentin Dufranne Journaliste indépendant
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Après qu’elle ait annoncé en conférence de presse le jeudi 14 décembre des sommes records et tant attendues par le milieu communautaire LGBTQ+, certains propos de la ministre responsable de la Condition féminine, Martine Biron, ont figé plusieurs sourires dans l’audience.

Lors du dévoilement du Plan de lutte contre l’homophobie et la transphobie 2023-2028, accompagné d’une enveloppe de 24 millions $, certains propos de la ministre Martine Biron ont renvoyé les communautés LGBTQ+ trente ans en arrière, estiment des acteurs du milieu.

La ministre, qui est aussi responsable des dossiers LGBTQ+, avait déjà annoncé qu’il faudrait attendre à 2025, après que le « comité des sages » sur l’identité de genre ait rendu ses conclusions, pour que les personnes non binaires puissent utiliser la mention X sur leurs documents officiels comme la carte d’assurance maladie. Questionnée à ce sujet par les journalistes, la ministre Biron a mis de l’avant la nécessité d’avoir d’abord un « large consensus » dans la population sur ces questions.

« Je pense qu’il faut que la population soit prête à faire certains changements », a déclaré Martine Biron. « Pourquoi ne pas faire un petit pas de côté et réfléchir, puis prendre les décisions plutôt que reculer ou faire un geste brusque? »

Pour le directeur général du Conseil québécois LGBT (CQ-LGBT), James Galantino, cette idée de « consensus » est fortement dommageable pour l’avancée des droits LGBTQ+. Il rappelle que l’absence de consensus n’était pas la priorité au moment de la légalisation du mariage entre partenaires de même sexe, par exemple.

« Je pense qu’il faut que la population soit prête à faire certains changements. »

Martine Biron, ministre de la Condition féminine

« Lorsque c’était la question du mariage homosexuel, on n’a pas attendu le consensus, on est allé de l’avant avec ça et l’acceptation sociale est venue après », dit-il. « On décide de prioriser la majorité plutôt que la minorité, ce qui n’est pas adéquat, parce que ce n’est pas les bonnes voix qu’on écoute. »

James Galantino rappelle aussi qu’en janvier 2021, la Cour supérieure du Québec a rendu un jugement permettant aux personnes trans et non binaires de changer leur identité dans les documents de l’état civil. « La population n’est peut-être pas prête, mais les tribunaux ont dit que c’était le moment, donc il n’y a aucune raison pour attendre. »

Pour Celeste Trianon, militante pour les droits des personnes trans et non binaire, les propos de la ministre sont « ridicules » et « contradictoires » vis-à-vis des 11 millions $ records accordés aux organismes communautaires LGBTQ+ dans le nouveau plan de Québec.

« Les propos de la ministre sont absolument un pas en arrière et un déni des droits fondamentaux des personnes trans. »

Celeste Trianon

« C’est comme si on achetait la paix du milieu communautaire afin d’éviter qu’ils ne braillent trop sur le marqueur X », dit-elle. « Les propos de la ministre sont absolument un pas en arrière et un déni des droits fondamentaux des personnes trans. »

Celeste Trianon rappelle que l’absence du marqueur X est un enjeu au quotidien pour les personnes non binaires, d’autant plus que la carte d’assurance maladie est amplement utilisée comme pièce d’identité à travers la province.

« Ce n’est pas seulement une carte d’assurance maladie, c’est une carte qui prouve qui tu es dans les yeux de l’État », ajoute-t-elle. J’ai l’impression que la CAQ nous abandonne et qu’elle nous laisse à nos propres moyens. »

Des « commentaires désolants »

La députée libérale et porte-parole de l’opposition dans les dossiers touchant les communautés LGBTQ+, Jennifer Maccarone, se dit « surprise » face aux positions de la CAQ.

Elle rappelle aussi qu’après la décision de la Cour supérieure, la loi 2 a été adoptée en 2022 à l’Assemblée nationale pour permettre la modification du marqueur de genre pour la mention X auprès de l’état civil.

« Je trouve ses commentaires désolants “parce qu’on ne veut pas brusquer le monde” », dit la députée libérale. « Encore une fois, c’est la loi [qui s’applique]. On ne parle pas de 200 000 personnes, c’est une petite minorité que nous devons respecter. »

« Quand on parle de ne pas brusquer le monde, bien on ne veut pas brusquer des gens qui votent pour la CAQ. »

Jennifer Maccarone, PLQ

Elle considère que la position de la ministre est un « vrai recul en termes de droits pour les membres des communautés ».

« Ils essayent de rejoindre l’électorat », dit-elle. « Quand on parle de ne pas brusquer le monde, bien on ne veut pas brusquer des gens qui votent pour la CAQ. »

La responsable solidaire en matière de Services sociaux, Christine Labrie, considère que la ministre Biron « n’a pas réussi à apaiser les craintes entourant le Comité des sages sur l’identité de genre ».

« La CAQ s’obstine à ne pas appliquer une loi déjà adoptée », ajoute-t-elle. « C’est inquiétant à quel point ça semble banal pour le gouvernement actuel de priver des citoyens et des citoyennes de leurs droits. »

Il y avait « zéro consensus » pour le mariage homosexuel

René Leboeuf et Michael Hendricks ont été le premier couple homosexuel à se marier légalement au Québec en 2004. Ils ont également été, dans les années 1990, parmi les dirigeants de la section montréalaise du célèbre groupe de militants LGBTQ+ nommé ACT UP, qui luttait contre l’épidémie de sida.

Tous les deux se souviennent très bien de l’absence de consensus qu’il y avait dans la population générale et même au sein des communautés LGBTQ+. « Tout le monde nous disait que la population n’était pas prête, qu’il allait y avoir un backlash et que ce serait la fin du monde », raconte René Leboeuf. « C’était toute la population, mais même les gays et les lesbiennes étaient contre, il y avait zéro consensus. »

Alors qu’ils s’attachaient à accomplir contre vents et marées la dixième revendication d’ACT UP pour la reconnaissance des relations homosexuelles, « les gens trouvaient ça trop radical ».

Tous deux sont consternés face à la montée de haine envers les communautés LGBTQ2+. « Nous pensions que le lit était fait après la légalisation du mariage homosexuel, mais il semble qu’il y a finalement encore du travail à faire, ils n’ont rien appris », ajoute Michael Hendricks.

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