Amélie David Journaliste indépendante
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Après une courte trêve entre Israël et le Hamas, la guerre a recommencé. Tout comme les combats au Sud-Liban, entre Israël et le Hezbollah. En plus des bombes, le phosphore blanc est utilisé par l’armée israélienne, causant des incendies et une pollution durable qui ravagent les terres agricoles et menacent l’eau potable. Les conséquences sur l’environnement commencent tout juste d’être chiffrées, mais elles inquiètent scientifiques et activistes.

Hanane allume une nouvelle cigarette, tire longuement dessus avant de laisser s’échapper de fines volutes de fumée. « Nous sommes arrivés ici le lendemain de l’attaque au phosphore blanc », soupire cette habitante de Dhayra, qui a maintenant compris l’épaisse fumée blanche qui s’était abattue sur son village.

Cette mère de six enfants a rejoint le camp de personnes déplacées internes, installé dans une école publique de Tyr, à environ 25 kilomètres de la frontière avec Israël. De sa chaise dans un des couloirs de l’établissement, elle prie pour que cesse la guerre, entre deux cigarettes.

Le conflit a causé d’importantes pertes matérielles et humaines : plus d’une vingtaine de civils dont trois journalistes, et au moins 103 combattants sont décédés selon les derniers décomptes. Mais ce n’est pas tout.

Plusieurs ONG internationales et le journal L’Orient-Le Jour ont documenté l’usage du phosphore blanc par Israël au sud du Liban dans les combats qui opposent son armée à celle du Hezbollah, parti politique chiite soutenu par l’Iran.

Or, son utilisation est proscrite par le Protocole III de la Convention sur les armes classiques et est considérée par des ONG internationales comme un crime de guerre.

Le phosphore blanc est connu pour causer des lésions respiratoires, des défaillances organiques et d’autres blessures graves, comme d’importantes brûlures. Une fois à l’air libre, il brûle à des températures élevées et provoque d’importants incendies dans les zones qu’il touche.

C’est le cas au Sud-Liban.

L’environnement, l’autre victime de la guerre

Les forêts dans la région frontalière avec Israël sont une des autres victimes des combats entre le Hezbollah et Israël. Les incendies causés par les bombardements, au phosphore blanc et autres munitions, ont fait disparaître plus de 500 hectares de forêts et 30 à 40 hectares de terres agricoles, selon les dernières estimations.

Lors de la COP28 à Dubaï le 2 décembre dernier, le premier ministre libanais sortant, Nagib Mikati, a alerté sur le sort de la région. Comme l’a rapporté L’Orient-Le Jour, il a souligné que de « larges régions du Liban sont soumises à une régression des conditions environnementales, dues aux hostilités israéliennes continues ».

Les incendies actuels vont augmenter la vulnérabilité des toisons de verdure du Sud-Liban, composées de chênes, de pistachiers, de caroubiers déjà exposées aux dégradations humaines et aux assauts des changements climatiques. Avec le risque, en plus, que le phosphore blanc emprisonné dans les sols s’enflamme de nouveau, une fois exposé à l’oxygène.

L’utilisation du phosphore blanc est proscrite et considérée par les ONG comme un crime de guerre.

« Cette région est vraiment unique pour son couvert forestier : il y a des zones très vertes, des petites réserves naturelles qui sont très importantes pour la biodiversité », s’inquiète Georges Mitri, directeur du programme des terres et des ressources naturelles à l’Institut de l’environnement de l’Université de Balamand.

Si cette région peut être considérée comme mieux conservée que d’autres, c’est en partie en raison des épisodes de guerre successifs qui ont freiné l’urbanisation. Aussi, les combattants du Hezbollah n’ont aucun intérêt à ce que le couvert forestier disparaisse.

Dans un papier de recherche, les chercheurs Antoine Kallad et Leila Rossa Mouwad, de l’Université américaine de Beyrouth, font état des différentes conséquences de l’utilisation du phosphore blanc : réduction de la production des terres agricoles, infertilité du sol, augmentation de son risque d’érosion, menaces pour les organismes vivants… Les effets sont nombreux et durables.

« Une fois que la substance a atteint les rivières et les aquifères, cela peut affecter les populations qui consomment cette eau », écrivent les chercheurs. L’eau d’irrigation est polluée, les cultures locales et les troupeaux sont immédiatement exposés à la toxicité de cette substance chimique. Sa dissémination peut mettre en péril la sécurité alimentaire locale.

Pour les scientifiques « il est important de comprendre que l’usage du phosphore blanc ne peut être limité à l’environnement immédiat et hors-sol, mais qu’il aura des sévères conséquences sur une large étendue ».

Et qu’en est-il de la décontamination? Les scientifiques l’affirment : elle sera longue et intense. 

Des forêts plus vulnérables, une biodiversité plus fragilisée

L’ONG Green Southerners, qui lutte pour la préservation de l’environnement, a entrepris de documenter les différents bombardements et les différentes armes utilisées dans la région.

Abbas Baalbaki, membre de l’ONG et chercheur en environnement, s’inquiète de la toxicité du phosphore blanc. « La faune et la flore sont plus sensibles à cette toxicité que les humains […] Ils jouent un grand rôle dans l’équilibre de l’écosystème […] Un seul élément peut perturber toute la chaîne alimentaire », s’inquiète le chercheur.

Il estime qu’avec l’usage de ce type de munitions, Israël vise sciemment l’environnement. Pour Ahmad Beydoun, doctorant à l’Université technologique de Delft, aux Pays-Bas, l’armée israélienne « militarise l’environnement » afin de rendre le milieu invivable et diffuser l’idée qu’il n’est pas sécurisé d’y habiter.

Une difficile condamnation?

Le ministre sortant de l’Environnement, Nasser Yassine, a annoncé vouloir porter plainte auprès du Conseil de sécurité de l’ONU contre « la politique de la terre brûlée » et l’usage de bombes au phosphore blanc.

Si des mécanismes juridiques existent, il reste difficile, dans les faits, de les mettre en place. « Il faudra prouver les dommages graves et durables à l’environnement, par des critères cumulatifs et irréversibles, ce qui est juridiquement parfois compliqué », explique Charlotte Touzot-Fadel, docteure et chercheuse en droit, qui a notamment travaillé dans le Sud-Liban avec l’ONU après la guerre de 2006. « L’ONU a pris des résolutions à l’encontre d’Israël en 2006 à la suite de la marée noire, mais il n’y a pas eu de contrainte. » Cette année-là, à la suite du bombardement d’une centrale électrique, une marée noire touche les côtes libanaises et, en se retirant, l’armée de l’État hébreu laisse de nombreuses mines à sous-munitions.

« Déjà, même une condamnation symbolique serait très bien… » Mais la juriste le reconnaît : malgré tout le dispositif juridique existant, le droit de l’environnement ne reste véritablement applicable qu’en temps de paix.

Si les bombardements s’arrêtent un jour au Sud-Liban, les stigmates eux resteront : dans les cœurs et les pensées, dans la chair des proches de victimes, de celles et ceux qui ont perdu leurs maisons, leurs commerces, leurs plantations… Mais aussi dans cette terre que les habitant·es chérissent tant.

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