La filière PDF Québec frappe encore

Judith Lefebvre Chroniqueuse · Pivot
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La filière PDF Québec frappe encore

Le gouvernement a annoncé la composition du fameux « comité des sages » chargé d’examiner « les questions sensible liées à l’identité de genre ». Qui donc mérite un titre aussi arrogant aux yeux de la CAQ? Un aperçu.

Le gouvernement a annoncé la composition du fameux « comité des sages » chargé d’examiner « les questions sensible liées à l’identité de genre ». Qui donc mérite un titre aussi arrogant aux yeux de la CAQ ? Un aperçu.

Les camarades Victoria Legault et Celeste Trianon l’ont déjà répété quelques fois depuis mardi : le comité des sages annoncé par le gouvernement est une disgrâce. Elles et d’autres ont souligné à juste titre qu’il était absolument ridicule qu’aucune personne trans n’ait été invitée à y siéger.

Le comble de l’injure, c’est la ministre de la Famille qui nous rappelle que la neutralité est cisgenre en argumentant que la présence d’un·e d’entre nous aurait été de la « représentation », c’est-à-dire du lobbyisme.

Les intentions du gouvernement ne pourraient être plus claires. Le but de l’exercice, c’est de ramener le pouvoir entre les mains des cis. Peut-être qu’illes vont décider d’avoir pitié, mais c’est à euzes qu’il revient de décider de notre sort, pas à nous. Peu importe les recommandations du comité en fin de compte, puisque l’expulsion des personnes trans est déjà consommée.

L’idée même d’un comité des sages est absurde puisque le Conseil du statut de la femme est déjà doté d’une Direction de lutte contre la transphobie dont c’est le travail, mais imaginons un instant que ce soit acceptable de laisser conférer trois personnes cis sur un mandat aussi vaste que dangereux que « les questions sensibles liées à l’identité de genre ». Peut-être que les membres du comité ne sont pas si terribles après tout.

Le comité des cis

Les « sages » se trouvent au nombre de trois : leur présidente, Mme Diane Lavallée, ainsi que Me Patrick Taillon et Dr Jean-Bernard Trudeau.

Ce dernier est un ancien du Collège des médecins du Québec qui travaillait à sa direction générale jusqu’à sa retraite en 2021. Très investi de la collaboration interprofessionnelle entre les différentes professions du domaine de la santé, il avait entre autres été mandaté comme lobbyiste pour la reconnaissance des diagnostics des psychologues. Une mesure qui augmenterait significativement l’accès aux assurances collectives, le diagnostic de dysphorie de genre exigé par celles-ci étant difficile à obtenir par un médecin généraliste où un rare psychiatre. Dr Trudeau siège également sur le conseil d’administration de l’organisme d’aide en santé mentale Les Impatients. Il a l’air somme toute d’un type raisonnable, sensible aux parcours de soins de la patientèle et à la collaboration interprofessionnelle.

Pour le moment j’ai l’impression que ça va, du moins en surface.

Mais c’est après que ça se gâte.

Les deux autres membres semblent moins susceptibles d’être favorables aux personnes trans.

Dans un vidéo hommage à la militante féministe Diane Guilbault, alors récemment décédée, on peut voir Mme Lavallée souligner avec satisfaction que la défunte avait su « allumer les lumières rouges » au sujet de l’intersectionnalité, en référence au schisme de la Fédération des femmes du Québec sous sa première présidente trans, Gabrielle Bouchard, qui s’était opéré en 2013 en opposition au féminisme intersectionnel.

Dans un mémoire déposé dans le cadre des consultations sur le projet de loi 21 sur la laïcité en 2019, Me Patrick Taillon soutient pour sa part que la Cour suprême est influencée par une idéologie d’origine américaine qui comporte « un biais ainsi qu’une hiérarchisation systématique au profit de revendications minoritaires ». Il était évidemment favorable à l’adoption du texte législatif, bien qu’il apparaisse plus modéré que d’autres figures du Mouvement laïque québécois (MLQ) auxquels il s’adressait lors d’un colloque organisé par le groupe militant.

Les liens entre la mouvance pro-laïcité et PDF sont évidents : la présidente fondatrice de PDF, Diane Guilbault, est également co-fondatrice et ancienne vice-présidente du Rassemblement pour la laïcité (RPL). Sa successeure, Nadia El-Mabrouk, est également porte-parole de Pour les droits des enfants (PDE, l’aile anti-trans de PDF).

Toute est dans toute.

Laïcité, sororité, transphobie

Vous commencez à voir le portrait ? Une poignée de zélé·es de la laïcité se sont réuni·es autour du projet de loi 21 et forment maintenant un réseau distendu, une sorte de coalition d’intérêt. Illes sont péquistes, libéraux et caquistes. On les retrouve dans les mêmes colloques, les mêmes événements et elles recouvrent plusieurs pans de la société civile. Des syndicats au gouvernement, en passant par les facultés universitaires, ces gens se côtoient dans les remises de prix et les événements mondains.

Qu’on ne m’accuse pas de conspirationnisme, tout cela est fait très ouvertement, sans toutefois être explicité. Ces personnes ne cachent pas leurs affinités idéologiques et politiques, comme en témoigne une récente enquête de Pivot.

À vue de nez, le lien qui unit les sages semble tout compte fait être essentiellement partisan.

Ce n’est donc pas qu’une question de représentation. Ce qui est en cours est une opération de légitimation de l’action partisane de la nébuleuse néoconservatrice qui s’est formée autour du projet de loi 21.

On peut dire que PDF Québec a franchement bien joué ses cartes depuis l’échec du projet de loi 2 déposé il y a deux ans et qui s’attaquait aux droits des personnes trans. Illes n’ont pas un réel contrôle des conclusions du comité, on s’entend, mais leur proximité idéologique, politique et stratégique avec la majorité de ses membres les avantage considérablement.

Dissolvons le comité

La communauté trans ne peut de toute évidence rien tirer de ce comité ou de quiconque continue d’y collaborer. Cette mascarade est trop évidente pour être ignorée et la naïveté est trop dangereuse pour être encore considérée.

L’heure est à la lucidité. Le gouvernement a ni plus ni moins brûlé les ponts et nous ne pouvons rien y faire. La question est désormais uniquement de savoir quelle pression nous sommes capables d’exercer pour rétablir un rapport de force favorable.

Heureusement, le temps est aussi à la perturbation et à la coalition. Avec le mouvement propalestinien, la grève du secteur public et le mouvement contre le projet de loi 31 sur l’habitation qui battent le pavé avec insistance ces jours-ci, ce n’est pas très difficile pour nous de trouver des personnes aux intérêts convergents. Par ailleurs, notre faible nombre se trouve compensé par toute cette pression qui s’opère simultanément sur les élu·es. Il faut donc continuer le travail de coalition déjà entamé à travers ces mouvements et intensifier notre propre effort.

Pour y arriver, je pense que le climat politique justifie notre fermeté. Les lettres ouvertes, les pétitions, les courriels aux élu·es, on a déjà fait tout ça depuis deux ans et nous n’avons jamais été autant isolé·es de la politique parlementaire. Il nous reste l’action directe et la désobéissance civile.

Pour obtenir la dissolution du comité des sages, l’imagination doit être notre seule limite. J’invite les personnes trans et les allié·es qui me lisent à parler en privé avec quelques ami·es, juste deux ou trois, pour réfléchir leur action politique. Formons des comités affinitaires pour mener un grand nombre d’actions de perturbation à tous les niveaux. Les manifestations, c’est bien, mais notre nombre et nos ressources sont objectivement limités, alors des efforts ponctuels investis aux bons endroits devraient être priorisés.

Ce n’est pas seulement ce gouvernement que nous devons faire plier, mais tous les prochains qui voudront s’en prendre à nous. La pente dans laquelle nous sommes engagé·es n’est pas forcément fatale, mais elle n’en demeure pas moins glissante et nous pouvons nous en protéger.

Correction : Une version antérieure de cet article mentionnait que Diane Guilbault avait été présidente du Rassemblement pour la laïcité. Elle a plutôt été vice-présidente. Le lien entre le MLQ, le RPL et PDF a aussi été reformulé pour éviter les confusions. (12-12-2023)