Une conférence sur la géopolitique et le Proche-Orient rassemblera des admirateur·trices du président russe Vladimir Poutine et un complotiste convaincu qu’on ne sait pas grand-chose sur la Shoah, mais que les banquiers juifs sont responsables de tous les maux.
En août dernier, le blogueur Samuel Grenier organisait un grand débat sur les changements climatiques au cinéma Guzzo. Les productions France-Québec, dont il est le seul actionnaire, préparent une nouvelle conférence, cette fois sur le thème de la géopolitique.
La conférence intitulée « Proche-Orient et multipolarités du monde » se tiendra le 9 décembre prochain à la salle LaScène sur le boulevard Lebourgneuf à Québec. Cette salle de spectacle d’une capacité de 140 sièges accueillera Caroline Galactéros, présidente du think tank pro-russe Géopragma, Xavier Moreau, un homme d’affaires pro-Poutine installé à Moscou et Sylvain Laforest, un ex-réalisateur devenu auteur complotiste, dont l’œuvre a été sanctionnée par les tribunaux pour son antisémitisme.
Laforest n’était pas le premier choix pour cette conférence. En effet, le 6 novembre, Samuel Grenier annonçait plutôt lors de son live sur la plateforme Facebook qu’Alexis Cossette-Trudel serait présent. Cossette-Trudel s’est fait connaître durant la pandémie en étant l’un des principaux promoteurs de la théorie conspirationniste de QAnon au Québec.
Le lendemain, Samuel Grenier rectifiait le tir. Alexis Cossette-Trudel avait un empêchement et c’est donc Sylvain Laforest qui serait présent pour discuter de géopolitique devant l’auditoire qui aura déboursé 160 $ pour les sièges VIP ou 120 $ pour l’admission générale.
De réalisateur télé à complotiste prolifique
Sylvain Laforest a été réalisateur de série télévisée. Il a également travaillé comme journaliste pour divers médias, ainsi que pour la chaîne Russia Today (RT), généralement considérée comme un outil de propagande du régime Poutine.
Selon ce qu’il rapporte sur le site de son éditeur, il a quitté le journalisme en 2016, car il était « las de [se] voir censurer par différents intérêts et agendas ».
Depuis, Sylvain Laforest est très occupé. On a pu le voir à l’antenne de la chaîne religieuse conspirationniste Théovox, comme chroniqueur à l’émission Radio réveil de Dan Pilon, un leader du mouvement anti-mesures sanitaires, ou encore comme invité à l’émission de Samuel Grenier.
Laforest a publié trois livres depuis 2016. Son premier livre porte sur la « désinformation des médias » au service du « Nouvel Ordre mondial ». Il poursuit sa trilogie avec un livre sur les prétendus mensonges historiques qui cachent la « réalité du système économique et politique dans lequel nous vivons ». Il a publié récemment L’huile de nos serpents, où il élabore ses théories complotistes sur la science et la médecine.
Condamnation pour discrimination raciale
En Suisse, les livres de Sylvain Laforest ont été édités par la femme d’affaires Ema Krusi. Cette blogueuse et propriétaire d’un magasin de chaussures s’est fait connaître pour ses positions anti-mesures sanitaires durant la pandémie.
En mars 2023, le ministère public de Genève condamne Ema Krusi pour discrimination raciale. Une plainte avait été déposée en septembre 2021 par la Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation (CICAD), selon le média suisse 24 heures. En cause : la diffusion des deux premiers livres de Sylvain Laforest.
Ces livres sont considérés comme révisionnistes par la justice suisse, qui accuse la blogueuse d’avoir « participé à la diffusion publique de propos niant, minimisant grossièrement ou cherchant à justifier le génocide » des juif·ves. Elle a donc été condamnée à 10 000 francs d’amende. De plus, 310 exemplaires des deux premiers livres de Laforest ont été saisis. Ceux-ci sont toujours interdits de vente en Suisse.
C’est la faute aux Rothschild
La thèse que Laforest défend dans son livre incriminé Guerres et mensonges est une vieille thèse chère aux antisémites : « toutes les guerres ont été créées par des conspirations orchestrées par des banquiers internationaux ».
Qui sont ces banquiers ? Dans quel but agissent-ils ? Selon l’auteur, le « plan consistait à diviser chaque population non juive par des moyens politiques, économiques, sociaux et religieux ». Cette division avait pour but de « pousser [les camps opposés] à se battre entre eux, ce qui conduirait à la destruction des gouvernements nationaux et des institutions religieuses ».
Au fil des pages, Laforest tente de prouver que les « banquiers », parfois les Rothschild et les britanniques, parfois les Rockefeller et autres banquiers de Wall Street, ont tour à tour déclenché la révolution française, financé Karl Marx et Adolf Hitler et, plus récemment, la crise des migrant·es.
Sur la Seconde Guerre mondiale, Laforest oscille entre blâmer les juif·ves pour leur propre sort et nier la réalité de l’Holocauste. « La triste vérité est que les Juifs allemands ont tout simplement souffert des actions des Juifs américains », déclare-t-il pour expliquer l’antisémitisme de l’Allemagne nazie.
Pour l’auteur complotiste, le meurtre de six millions de personnes juives durant la Seconde Guerre mondiale est un mensonge. Pour appuyer ses dires, il cite des sources négationnistes et révisionnistes comme l’Institute for Historical Review et Fred Leuchter, dont l’analyse discréditée a été commanditée par la défense lors du procès du négationniste canadien Ernst Zundel.
En entrevue avec son éditrice Ema Kurzi pour discuter de son livre, Sylvain Laforest affirme qu’est « arrivé l’Holocauste, sur lequel on ne sait pas grand-chose ». Ses thèses sont identiques aux idées révisionnistes qu’on rencontre dans les cercles négationnistes : il n’y avait pas de volonté d’extermination, les juif·ves n’ont pas souffert plus que d’autres groupes, les chambres à gaz sont un mythe, etc.
Pour Laforest, dans son livre Guerres et mensonges, « [le procès des dirigeants nazis à] Nuremberg fut une démonstration évidente de manipulation de preuves pour essayer d’exacerber la réalité à des fins politiques, soit l’Holocauste pour la justification de la création d’Israël ».
En effet, toujours en entrevue avec Ema Kurzi, il déclare que les « Rothschild voulaient créer Israël » afin de « semer une plante envahissante » dans le but d’aller « chercher tout le pétrole du Moyen-Orient ».
À la page 199 de son livre, Sylvain Laforest précise que « le moment est bien choisi pour vous dire que je n’ai aucun racisme en moi, et ça inclut l’antisémitisme ».
Poutine est un idéaliste pacifique
Dans l’introduction de Guerres et mensonges, Sylvain Laforest dit être en faveur de la liberté et de la démocratie directe. Pourtant, il semble avoir une certaine admiration pour les dirigeants autoritaires.
Selon lui, s’il n’en tenait qu’à Vladimir Poutine, « la planète serait recouverte de nations indépendantes coopérant économiquement entre elles au profit des citoyens de tous les pays, dans une atmosphère de paix, prospérité et coopération ».
Il affirme que Poutine, avec sa « vision humaniste », est le « meilleur pari pour la liberté. Il se bat contre ce qui [les États-Unis et la CIA] vous espionne, vous vole, vous envoie en guerre, et vous réduit à l’esclavage ».
Une affirmation douteuse quand on connaît le contrôle que le Kremlin exerce sur Internet, les meurtres et tentatives d’assassinat de journalistes et d’opposant·es politiques, ainsi que la répression des personnes s’exprimant contre la guerre que la Russie a déclenchée contre l’Ukraine.
« Jusqu’à l’arrivée de Trump, Poutine combattait à lui seul le Nouvel Ordre mondial », affirme Sylvain Laforest dans son livre. Selon l’auteur, Trump a joué un rôle crucial pour combattre les « mensonges » des médias et serait le premier président à avoir « abordé le pire problème collectif de l’humanité, son ignorance totale de la réalité ».
UN COMPLOTISTE BIEN ENTOURÉ
Sylvain Laforest ne sera pas seul à la conférence organisée par Samuel Grenier et commanditée par Géopolitique profonde, un site Web de conseils financiers où on retrouve plusieurs influenceurs de la complosphère et de l’extrême droite françaises.
Xavier Moreau
Xavier Moreau est un ancien militaire français qui habite en Russie depuis 1999. Il est entrepreneur, consultant pour Russia Today et directeur du think tank Stratpol (Centre d’analyses politico-stratégiques).
Son discours autour de l’invasion de l’Ukraine reprend les arguments habituels du Kremlin. La révolution pro-européenne de la place Maïdan en 2013 est un « coup d’État », l’Ukraine est une « fausse nation », Poutine a lancé son « opération spéciale » pour protéger les civil·es du Donbass et « dénazifier » l’Ukraine.
En 2022, Xavier Moreau était l’un des observateurs officiels du référendum sur l’annexion de la région ukrainienne du Donetsk à la Russie. Il était invité par le parlement russe (la Douma), la Russie ayant refusé la présence d’observateur·trices indépendant·es.
Dans la revue Méthode, Moreau déclare que « la Russie incarne un modèle totalement alternatif au modèle français issu de la modernité ». Le modèle français « est la continuation de la philosophie des Lumières qui a entrepris de « libérer » tout ce qui peut « restreindre » l’individu ». Alors que la France serait en « déclin », la Russie est « en pleine reconstruction » car elle « s’efforce de renforcer la structure familiale ».

Caroline Galactéros
Caroline Galactéros est la cofondatrice du think tank pro-russe Géopragma, « pôle français de géopolitique réaliste ». En 2021, elle rejoint la campagne présidentielle du candidat d’extrême droite Eric Zemmour.
Elle collabore également à la revue Méthode, où elle affirme que « l’ennemi véritable, au long cours et sans pitié, n’est évidemment pas le Corona [c.-à-d. la COVID-19], mais la gangrène islamiste que l’on a accueillie sur notre sol au nom des Droits de l’Homme et même élevée au bon lait de la France généreuse et universaliste ».
Son livre Vers un nouveau Yalta est publié aux éditions Sigest. Cette maison d’édition abrite plusieurs auteurs aux positions antisémites comme Youssef Hindi, un proche du groupe Égalité et Réconciliation ou encore Jean-Michel Vernochet, collaborateur du journal antisémite Le Rivarol.