Ridley Scott et Napoléon : le cinéma doit-il représenter fidèlement le passé?

Maxime Laprise Chroniqueur · Pivot
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Ridley Scott et Napoléon : le cinéma doit-il représenter fidèlement le passé?

Le nouveau film de Ridley Scott est rempli d’inexactitudes historiques. Mais est-ce que c’est vraiment grave?

Le 22 novembre dernier sortait en salle le nouveau film de Ridley Scott, Napoléon. Depuis quelques semaines, cette biographie de l’empereur français suscitait déjà un petit psychodrame sur le Web. Historien·nes et passionné·es notaient effectivement les nombreuses erreurs factuelles (volontaires ou non) commises par le réalisateur britannique. De leur côté, les médias français accusent le film de réécrire l’Histoire avec un biais pro-britannique et anti-français.

Scott n’a par ailleurs pas aidé sa cause en invitant ses critiques à « s’acheter une vie », en affirmant que les Français·es « ne s’aiment pas eux-mêmes » ou encore en remettant en question l’expertise historienne par une formule dégoulinante de mépris : « excusez-moi, mais est-ce que vous y étiez? ».

Si on oublie un instant le caractère manifestement antipathique du réalisateur, ces querelles ont le mérite de faire parler de la représentation de l’Histoire au cinéma et de façon plus large, dans les arts.

Shakespeare était-il un historien?

Les artistes ont toujours fait usage du passé pour raconter des histoires. Déjà, les poèmes épiques du Moyen âge narraient les exploits mythifiés de grands seigneurs ou d’illustres conquérants de jadis, comme Alexandre le Grand. Dès lors, l’anachronisme est roi : le roi macédonien devient l’incarnation des valeurs chevaleresques d’une Europe féodale qui se fantasme elle-même. Dans les représentations iconographiques, ce personnage du 4e siècle av. J.-C. prend par ailleurs régulièrement les traits d’un monarque chrétien drapé d’hermines et d’armures de plates.

Entre le 16e et le 19e siècle, les dramaturges européens ne font pas autrement en utilisant constamment un passé plus ou moins fantasmé dans leurs récits. Mais Le Cid de Pierre Corneille, Britannicus de Jean Racine ou bien le Richard II de William Shakespeare ne cherchent pas à reproduire l’Espagne médiévale, la Rome du 1er siècle ou bien l’Angleterre des Plantagenêt. Non, Rodrigo Dìaz de Vivar (dit El Cid) n’a pas eu à choisir entre l’amour de sa douce et l’honneur de son père, mais ce n’est pas bien grave : le passé est un décor.

Une excuse pour raconter des histoires qui abordent des enjeux strictement contemporains qu’on affuble d’une toge.

Peut-on reconstituer le passé?

Le film historique ne fonctionne pas différemment. Quel que soit le médium, les artistes cherchent toujours à exprimer des valeurs, des émotions, des espoirs, des regrets, une vision du monde ou je ne sais quoi d’autre encore. Or, tous ces ingrédients ne sont pas solubles dans la reconstitution d’un passé toujours radicalement autre.

On a bien beau présenter les costumes les plus exacts et les coiffures les plus fidèles, l’Histoire n’est pas qu’une question d’apparat. Il s’agit avant tout de mentalités, de sensibilités, de langues, de rapports sociaux, voire d’attitudes physiques qui s’avèrent parfois impossibles à reproduire à l’écran. Non seulement parce que ces objets échappent souvent dans leur entièreté à la connaissance des historien·nes, mais aussi tout simplement parce l’art est un discours contemporain qui s’adresse à des esprits contemporains. Il y a un récit à raconter et sa lisibilité exige des accommodements.

L’exactitude historique au cinéma est non seulement impossible à atteindre, mais surtout dénuée d’intérêt du point de vue artistique.

Même si nous possédions une connaissance parfaite de la vie au Moyen âge, pourrions-nous et voudrions-nous produire un film qui reconstituerait avec fidélité les moindres détails de cette période.  Si la réponse est oui, on ne fait plus de l’art, mais du documentaire. Si la réponse est non, comment fixe-t-on la quantité « acceptable » d’inexactitudes?

Le cinéma doit-il enseigner l’Histoire?

Mais une question bien plus simple me taraude. Au nom de quoi un film historique devrait-il faire preuve d’authenticité, au juste? Le Napoléon de Ridley Scott prend un nombre considérable de libertés avec la réalité… ouais, pis? Les œuvres artistiques ne se destinent pas à devenir du matériel didactique ou bien à fidèlement exprimer autre chose que les visées créatives de leur auteur ou de leur autrice.

On me répondra avec raison que la culture populaire possède une influence déterminante sur la façon dont on se représente le réel. Les films historiques, bien qu’ils ne détiennent pas à priori de fonction pédagogique, en viennent donc par la force des choses à se faire profs. Ce constat mérite d’autant plus notre attention que ces œuvres fonctionnent un peu comme un monument. En effet, non seulement elles expriment avant tout les valeurs ou le positionnement social de ceux et celles qui le produisent, mais elles imposent aussi une représentation nécessairement partiale des époques et des sociétés mises en scène.

Le passé est une excuse pour raconter des histoires qui abordent des enjeux contemporains.

Lorsqu’on touche à des sujets délicats, on peut donc aisément sombrer dans la victimisation de bourreaux ou la diabolisation de victimes. Dans l’invisibilisation de rapports de domination ou la glorification des dominant·es. Dans la dissimulation de faits inconfortables ou la survalorisation de faits confortables. Se rapprochant alors de la propagande, ces procédés permettent souvent d’entretenir des stéréotypes ou un révisionnisme qui ont des impacts concrets dans le présent.

Pour s’en convaincre, il suffit de regarder la façon dont Hollywood représente l’histoire militaire des États-Unis ou comment la populaire série Stranger Things réussit à nostalgiser l’Amérique reaganienne en l’épurant de son racisme et de son homophobie.

Il reste encore les livres d’histoire

Aussi méprisable soit-il, Ridley Scott n’a peut-être donc pas complètement tort sur le fond. La seule question qui devrait nous agiter en écoutant un film c’est : « est-ce que c’est bon? »

L’exactitude historique au cinéma est non seulement impossible à atteindre, mais surtout dénuée d’intérêt du point de vue artistique. Le Napoléon de Scott c’est son Napoléon, tout comme Shakespeare nous propose son Jules César.

Cela ne signifie pas qu’il faut se garder de réfléchir aux représentations de l’Histoire au grand écran, surtout quand elles se font propagande ou lorsqu’elles entretiennent des stéréotypes. Mais pour l’exactitude, il vaut peut-être mieux se tourner vers les documentaires, les livres, les balados et les cours d’histoire.