Francis Hébert-Bernier Journaliste à l’actualité · Pivot
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Lors de l’étude publique du budget de Montréal, le directeur du Service de police, Fady Dagher, a présenté un bilan déficitaire pour l’année en cours. Il a aussi concédé que son budget de 2024, qu’il vient tout juste de présenter à la Ville, ne suffira pas à couvrir les dépenses de son service l’an prochain.

Pour 2023, le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) prévoit de dépenser près de 37 millions $ de plus que le budget de 788 millions $ qui lui avait été accordé par la Ville et les arrondissements.

Devant la Commission sur les finances et l’administration de la Ville, le chef Fady Dagher a expliqué que ce dépassement est essentiellement attribuable aux heures supplémentaires réalisées par ses effectifs, dans le contexte où 22 % des postes au SPVM sont à pourvoir.

Les revenus du SPVM se sont aussi révélés moins importants que prévu, notamment en raison d’une contribution du gouvernement provincial revue à la baisse pour plusieurs programmes. Si bien que le déficit total du service pour 2023 avoisine les 42 millions $.

« Avec ce 42 millions $, imaginez tout le bien qu’on aurait pu faire, par exemple au niveau des écoles. À la place, on continue d’augmenter le budget de la police, comme si on concédait que nos efforts de prévention ne vont pas réussir. »

Ted Rutland

Cette situation était tout de même prévisible, surtout qu’elle se répète chaque année, remarque le professeur à l’Université Concordia Ted Rutland. En effet, la police de Montréal a dépassé son budget pour un total de près de 220 millions $ depuis 2018, soit d’environ de 36,6 millions $ par année.

« Chaque année, le SPVM dépasse son budget en évoquant des “imprévus” liés à des problèmes présentés comme des phénomènes locaux, tels que la violence armée. Mais ce sont des choses qu’on voit dans tous les services de police au pays et pourtant les autres ne font pas des dizaines de millions de dollars en déficit », explique-t-il.

À titre de comparaison, les autres services de police des grandes villes du pays ne dépassent leur budget en moyenne que de 4 millions $. Et cette moyenne est grandement tirée par le haut par le SPVM, car toutes les autres villes dépassent leurs prévisions budgétaires de moins de 2 millions $ par année, sauf Vancouver (2,45 millions $), selon les calculs de Ted Rutland.

« Croyez-moi, je ne suis pas fier de voir ce 42 millions $, mais on essaie de voir comment on peut diminuer ça l’an prochain », a déclaré Fady Dagher devant les élu·es municipaux·ales.

Un déficit qui se répètera l’an prochain

Le chef de la police montréalaise a d’ailleurs présenté aux élu·es ses prévisions budgétaires pour l’an prochain. Le SPVM prévoit dépenser 821,5 millions $ en 2024 avec l’accord de la Ville de Montréal, soit environ 34 millions $ de plus de ce qui avait été budgété en 2023, mais tout de même 8 millions $ de moins que ce que le service de police a réellement dépensé cette année.

« Ce sont des choses qu’on voit dans tous les services de police au pays et pourtant les autres ne font pas des dizaines de millions de dollars en déficit. »

Ted Rutland

Questionné par le  maire de Beaconsfield Georges Bourelle  à savoir si le Service de police allait encore une fois dépasser ses prévisions budgétaires l’an prochain, son directeur a déclaré : « On commence l’année avec un déficit. S’il y a encore de la violence armée, oui, il y aura encore des dépenses excédentaires avec le temps supplémentaire en 2024. »

Puis, après que l’élu lui ait demandé pourquoi ces excédents n’étaient pas prévus dans le budget, sachant qu’il y aura très probablement un déficit à la fin de l’année, Fady Dagher a répliqué en souriant : « je n’ai pas vraiment de réponses à ça ».

Un déficit qui n’inquiète pas les élu·es

Cette question a été une des seules questions adressées par les élu·es au chef de police concernant directement les dépenses actuelles et futures de son service, et ce, même si la séance devait être dédiée à l’étude détaillée du budget.

Les membres de la Commission sur les finances et l’administration se sont plutôt contenté·es d’encenser le travail des forces policières et de demander au directeur ce qu’il comptait faire de plus dans certains domaines d’intervention, comme la violence faite aux femmes et la prévention chez les jeunes.

Que représentent concrètement les 42 millions $ dépensés en trop au SPVM?

42 millions $ c’est :
– 120 unités de logement social;
– le salaire de 577 travailleur·euses sociaux à temps plein durant un an;
– 65 % des dépenses de Montréal pour entretenir les aqueducs et égouts en 2023;
– 53 % du déficit de la Société de transport de Montréal (STM);
– 23,87 $ par Montréalais·es, incluant les enfants;
– 12 millions d’huîtres au prix standard en restaurant.

Cette attitude conciliante des élu·es de Montréal face au manque de rigueur budgétaire de la police est l’un des éléments à la base du problème, selon le professeur Ted Rutland.

Ted Rutland rappelle que dans un contexte où la population s’est offusquée de voir Dominique Ollivier, l’ancienne présidente de l’Office de consultation publique de Montréal (OCPM), dépenser 300 $ pour un repas d’huîtres et où on force la Société de transport à supprimer des postes pour compenser son déficit de 78 millions $, le manque d’intérêt pour les déficits du SPVM est difficile à justifier.

« On commence l’année avec un déficit. S’il y a encore de la violence armée, oui, il y aura encore des dépenses excédentaires avec le temps supplémentaire en 2024. »

Fady Dagher

« Le vrai problème, c’est qu’on envoie les policiers pour régler toutes sortes de problèmes sociaux pour lesquels ils ne sont pas outillés, mais puisque tout l’argent va à la police, on n’a pas les fonds pour prévenir la cause de ces problèmes sociaux », explique le chercheur.

« Avec ce 42 millions $, imaginez tout le bien qu’on aurait pu faire, par exemple au niveau des écoles. À la place, on continue d’augmenter le budget de la police, comme si on concédait que nos efforts de prévention ne vont pas réussir », conclut-il.

Correction : Un version antérieure de cet article indiquait que la somme de 42 millions $ représentait la construction de 420 logements sociaux. Or, le chiffre exact est bien 120 logements sociaux, chacun coûtant environ 350 000 $, selon les données de la SCHL. (29-11-2023)

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