
Des dessins blancs sur fond noir retracent le passage forcé de l’adolescence à l’âge adulte du bédéiste Rémo, qui nous livre dans cet ouvrage autobiographique aux traits tranchants un récit sincère et percutant sur les abus sexuels qui ont conditionné sa jeunesse. Une œuvre de guérison et de témoignage, pour que les violences ne tombent pas dans l’oubli.
Publiée en octobre aux éditions La Guillotine, tirée à seulement 250 exemplaires, la bande dessinée L’Enfant-homme se constitue comme une véritable œuvre d’art, une pièce unique entièrement sérigraphiée et reliée à la main.
La bande dessinée L’Enfant-homme est un récit de vie authentique qui retrace l’adolescence de l’auteur Rémi Lafleur-Paiement (nom d’artiste Remo) et se compose de deux chapitres, l’enfance et l’âge adulte.
La Guillotine : imprimer autrement
La Guillotine est un collectif d’impression et d’édition autonome basé à Montréal qui favorise des modes d’impression traditionnels et des reliures artisanales pour éditer des œuvres littéraires de résistance.
« Nous croyons que c’est en accordant autant de soin et d’attention à la forme des objets fabriqués qu’à leur contenu qu’on arrive à mettre en valeur nos créations et à se réapproprier le processus d’édition », est-il précisé sur les réseaux de la maison d’édition.
Découverte de soi, entrée dans le monde du travail, consommation et sexualité : l’adolescence est une étape charnière de la vie d’un individu. Or, dans le cas de Remo, abusé sexuellement par son employeur de ses 15 à 20 ans, cette période de sa vie lui a été volée.
« Ma transition [vers l’âge adulte] s’est faite de manière perverse. », confie Remo en entretien. « La consommation était liée à l’abus, la sexualité était liée aux agressions, l’expression de la parole était liée aux insultes. Ça ne s’est pas fait de manière fluide, mais avec un adulte qui avait une emprise sur moi. J’étais comme un enfant qui se faisait obliger à l’âge adulte. Ce n’était pas moi qui allais à l’âge adulte, l’âge adulte m’était imposé. »

Mettre en récit une mémoire brisée pour la rebâtir
Pour cet artiste de 28 ans, adepte des zines et de l’illustration militante, la réalisation de cette première BD représentait à la fois « un défi technique, un défi créateur », mais également « un travail pour [sa] propre mémoire ».
« Je subissais des abus sexuels quand j’étais adolescent et j’avais de la misère à m’en souvenir. C’étaient surtout des flashs que j’avais de cette période-là. La bande dessinée, ça a été comme un moyen de, peu à peu, prendre ces flashs-là puis les déposer sur le papier afin de ne plus les oublier, de rebâtir ma propre mémoire, de rebâtir mon propre récit », souligne Remo.

En retraçant cette douloureuse période, la bande dessinée fait office de témoignage d’un passage anesthésié de sa jeunesse, que l’artiste parvient à faire jaillir, pour mieux le guérir, à l’aide de ses dessins. Page après page, nous faisons face à une enfance déchirée que Remo tente de faire cicatriser à l’encre de son crayon.
« Ce sont des sujets très durs, mais j’aime tellement le dessin que ça me procurait de la joie. Le plaisir de dessiner et de me faire comprendre par le dessin était tellement fort que ça s’est fait naturellement. C’était vraiment une bonne émotion à ressentir. Plus je dessinais, plus j’avançais dans le récit, plus c’était facile d’en parler. »
Une approche artistique pour construire et transmettre son récit
Remo s’est donc servi des codes du dessin pour construire son récit, se le réapproprier mais également pour se donner les moyens de le partager aux autres. « Ça a été un moyen de transmettre ça aux gens qui m’entouraient. »
« Dans la BD, il est admis qu’un personnage change selon ses émotions : s’il est très en colère, il peut grossir puis rougir, s’il se sent petit, il devient petit. Dans mon livre, c’est l’agresseur qui change de forme selon mes émotions. Pour moi ça a été une bonne manière de transmettre ce que je ressentais par rapport à cet homme-là », remarque-t-il.
Dans L’Enfant-homme, où l’encre noire prédomine, l’auteur a voulu créer une ambiance cauchemardesque, à l’image des abus vécus et des traumatismes laissés. « Tout baigne dans le noir, je voulais transmettre cette ambiance de cauchemar, tout mon récit est plaqué sur le noir. »

Lorsqu’on s’entretient avec l’artiste, on réalise néanmoins que le récit est porteur de lumière, à l’image de ces traits blancs tracés sur fond noir. « C’est un travail de mémoire pour moi et une preuve de mémoire pour les autres. J’espère que des gens qui ont vécu ça auront [avec ma BD] une preuve que ça existe. »
Un lancement de L’Enfant-homme aura lieu le samedi 18 novembre à 19 h à la Charpente des fauves, à Québec. Une bande dessinée à ne pas manquer.



