Dans ma chronique sur le débat entourant l’avenue Christophe-Colomb, je notais la différence fondamentale entre l’histoire (la discipline scientifique) et la mémoire (la représentation collective qu’on se fait du passé). À la suite de sa publication, on m’a cependant accusé de dévaluer l’importance de la mémoire, d’oublier la place essentielle qu’elle occupe dans toutes les sociétés humaines.
Par souci d’espace, j’ai bien escamoté ces considérations. Or, la crise qui agite ces jours-ci le Moyen-Orient montre tragiquement qu’il faut s’y arrêter. Au-delà des enjeux politiques, religieux, territoriaux ou humanitaires, le conflit israélo-palestinien possède en effet une portée fondamentalement mémorielle.
La mémoire c’est la vie
Dans un texte publié dans The Guardian le 11 octobre dernier, l’autrice Naomi Klein notait qu’au cœur du sionisme militant se trouve l’idée selon laquelle le monde entier déteste et détestera toujours le peuple juif. Face à cette constante menace existentielle, il faut construire un État-forteresse lourdement armé qui pourra protéger les enfants d’Israël.
Cette perception ne vient pas de nulle part. Elle se fonde sur une mémoire collective pluriséculaire faite de violences, d’humiliations, de déportations, d’expulsions puis d’exterminations.
À la fois réels et tragiques, tous ces évènements peuvent être étudiés, mais la représentation individuelle ou collective qu’on s’en fait échappe évidemment au contrôle de l’historien·ne. Pour les sciences historiques, le passé est méthodologiquement mort et séparé du présent. Ce n’est que de cette façon qu’on peut le mettre sous un microscope et en proposer une analyse rationnelle. Mais la mémoire ne se soucie guère de telles discussions ésotériques. Elle n’attend pas la permission académique avant de se transmettre et ne s’entoure pas des précautions inhérentes à la recherche universitaire, elle est trop vivante pour ça.
Pour reprendre l’expression de l’historien André-Jean Tudesq, la mémoire entretient « le poids du passé sur le présent », elle le garde en vie et le réactualise constamment. Évidemment, personne ici-bas n’a vécu la destruction du temple de Jérusalem en 70 ou bien les grands pogroms de la fin du 11e siècle en Europe, mais ça ne change pas grand-chose. Aussi lointains soient-ils, des souvenirs transmis de génération en génération peuvent conserver leur apparence de fraicheur lorsqu’une identité, une idéologie ou une croyance les mobilisent.
La mémoire est une arme
Dans cet autre régime de vérité, le passé prend une portée à la fois viscérale et identitaire dont peut émerger le meilleur ou le pire.
La mémoire peut effectivement devenir un point de ralliement pour n’importe quel grand mouvement social. En fait, toutes les révolutions ou les libérations nationales s’attachent à un certain nombre de repères mémoriels qui permettent de légitimer et d’expliquer la lutte, mais aussi d’inspirer les troupes.
Ce rapport au passé prend une importance toute particulière pour les groupes exclus des grands récits nationaux ou de l’histoire institutionnelle. Les émeutes de Stonewall en 1969 constituent par exemple un point de référence obligé pour les militant·es LGBTQ+ alors que les personnes afrodescendantes du Québec se revendiquent parfois de la figure d’Olivier Lejeune. Quant à lui, le peuple palestinien commémore non seulement la Nakba et ses conséquences, mais comme les autres peuples arabo-musulmans, il se réclame aussi de plusieurs siècles de résistance contre l’impérialisme occidental, depuis la Première Croisade jusqu’à l’invasion de l’Irak en 2003.
Toutes les révolutions s’attachent à des repères mémoriels qui permettent de légitimer et d’expliquer la lutte.
Mais la mémoire peut aussi porter la haine, le désir de vengeance, le ressentiment. On peut la mobiliser ou la détourner afin d’agiter une colère non pas revendicatrice, mais destructrice, voire apocalyptique.
Le 24 octobre, toujours dans The Guardian, l’historien israélien Raz Segal condamnait notamment les instrumentalisations de la mémoire de l’holocauste servant à justifier des violences de masse contre les populations palestiniennes. Le 25 octobre, le premier ministre Benjamin Netanyahou tournait son regard encore plus loin en évoquant la réalisation prochaine de la « prophétie d’Isaïe », renvoyant elle-même à l’inévitable libération du peuple juif de sa captivité babylonienne au cours du 6e siècle avant l’ère commune. La référence est parfaitement anachronique, mais les génocidaires se soucient bien peu de ce genre de détail.
L’histoire, la mémoire et l’oubli
Qui dit mémoire dit oubli, déformation, exagération. Des détails inconfortables sont (consciemment ou non) refoulés ou dissimulés. Des évènements insignifiants se mutent en triomphes ou tragédies. Des personnages sans relations entre eux deviennent les acteurs d’un récit cohérent transformé en mythologie.
L’histoire se retrouve désemparée face à la mémoire collective. Celle-ci constitue le véhicule privilégié des peurs, des traumatismes, des ambitions et des espoirs d’un groupe ou d’un peuple, mais ce sont parfois ses pulsions les plus viles qui transparaissent.
« La mémoire ne s’accommode que des détails qui la confortent. »
Pierre Nora
Peut-être trop souvent déconnectée du réel en tant qu’expérience vécue, l’histoire ne provoque que rarement de telles passions. Le devrait-elle? En tout cas, elle possède l’obligation d’intervenir pour condamner les instrumentalisations mortifères du passé, quitte à passer pour une traitresse, à nuire à « l’effort de guerre » ou à choquer les nationalistes les plus orthodoxes.
Pour reprendre les mots de l’historien Pierre Nora, « parce qu’elle est affective et magique, la mémoire ne s’accommode que des détails qui la confortent », alors que l’histoire est une « opération intellectuelle et laïcisante » qui chasse le sacré du passé.
Mais les humains ont besoin de ce sacré, de ces mythologies, de ces référents communs qui réenchantent le monde. Il faut donc indiscutablement prendre la mémoire au sérieux, mais ceux et celles qui s’en revendiquent doivent aussi garder à l’esprit qu’elle est souvent mauvaise conseillère.