Depuis les attaques du Hamas en sol israélien, la désinformation se retrouve au cœur du conflit, utilisée sans réserve par les deux camps comme outil de propagande. De leur côté, les différentes plateformes sont accusées de manquer de modération en ce qui concerne la désinformation.
Depuis le 7 octobre dernier, des informations non vérifiées sur le conflit, violentes ou non, circulent sur les réseaux sociaux : Meta (Facebook et Instagram), TikTok, X (ex-Twitter) ou bien YouTube.
Parmi certains contenus devenus viraux, on retrouve notamment la prétendue vidéo d’un combattant du Hamas qui abat un hélicoptère israélien (qui est en fait une vidéo du jeu vidéo Arma 3) ou bien une vidéo de l’armée russe qui bombarde l’Ukraine, faussement présentée comme une vidéo de l’armée israélienne qui bombarde Gaza.
« La diffusion d’images dramatiques et violentes, où on voit la douleur et le désespoir des victimes, est particulièrement efficace pour faire pencher l’opinion publique d’un côté ou d’un autre, car elles sont accessibles et compréhensibles par tous, peu importe la langue parlée », dit Fanny Tan, chercheuse à l’Observatoire des conflits multidimensionnels de la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM.
Ces vidéos, sorties de leur contexte, n’ont qu’un but : servir la cause de leur auteur, que ce soit du côté palestinien ou du côté israélien.
« Il s’agit d’une situation de crise, les informations peuvent être manipulées, il y a beaucoup de désinformation qui circule et qui peut aider à justifier l’attaque contre Gaza », explique Jalal Abukhater, responsable de la défense des droits au Centre arabe pour l’avancement des médias sociaux (7amleh), une organisation à but non lucratif basée en Israël qui défend les droits numériques des Palestinien·nes.
Jusque dans les médias
Dans ce flou médiatique, les utilisateur·trices de réseaux sociaux ne sont pas les seul·es à tomber dans le guet-apens de la désinformation et de la propagande politique – les journalistes aussi.
« Dans ce contexte de la course à la primeur, couplé à une difficulté d’accès aux sources primaires sur le terrain, la rigueur journalistique peut en prendre un coup », exprime Fanny Tan.
Après qu’une frappe ait touché l’hôpital Al-Ahli à Gaza le 17 octobre dernier, les deux belligérants se sont pressés de se jeter la faute, laissant les journalistes dans un brouillard d’information sans précédent. Des médias et des agences de presse reconnus, comme le New York Times, ont instantanément diffusé de l’information qui ne peut toujours pas être prouvée à ce jour. En effet, même les preuves de l’État israélien, acceptées par plusieurs médias et gouvernements occidentaux, sont contestées par certaines analyses.
Un autre cas de mésinformation débattu dans les médias depuis le début du conflit est l’affirmation selon laquelle « 40 bébés auraient été tués et parfois décapités » par le Hamas à Kfar Aza. Malgré le massacre sans précédent de civil·es dans ce kibboutz, cette nouvelle émise par une journaliste de la chaîne israélienne i24 demeurait incertaine : elle a été relatée par la journaliste en affirmant que « c’est ce qu’un commandant [lui avait] dit ».
Même si cette information, qui émanait d’une seule source, n’avait pas été vérifiée, elle a immédiatement été reprise dans d’autres médias, par le compte officiel de l’État israélien et par le président des États-Unis, Joe Biden.
Depuis, la journaliste d’i24 et d’autres journalistes ayant diffusé cette information sans l’avoir vérifiée sont revenu·es sur celle-ci, en précisant que le gouvernement israélien n’a pas pu confirmer « ni le nombre exact ni si des bébés avaient été décapités ».
« Dans ce contexte de la course à la primeur, couplé à une difficulté d’accès aux sources primaires sur le terrain, la rigueur journalistique peut en prendre un coup. »
Fanny Tan
Alors que dans ce brouillard médiatique, des journalistes reviennent sur certaines déclarations passées, la désinformation a tout de même un impact. Elle peut effriter ou renforcer le soutien des populations contre un parti, légitimer ou délégitimer des acteurs ou encore fomenter la haine envers des groupes d’individus, prévient Fanny Tan.
Un levier de propagande redoutable
Benyamin Netanyahou, premier ministre d’Israël, qui qualifie les membres du Hamas d’« animaux » ou de « barbares », se sert de la désinformation pour appuyer sa rhétorique propagandiste. En partageant notamment l’information des bébés « décapités » sans l’avoir vérifiée ou en relayant sur X des images choquantes de nouveau-nés calcinés, l’État hébreu entretient une certaine image du Hamas et justifie sa réplique guerrière.
Cette stratégie a un nom : c’est la « hasbara » (« explication » en hébreu), terme désignant la communication d’Israël en direction de l’étranger.
Elle est orchestrée par le gouvernement et l’armée israélienne à travers les ministères des Affaires étrangères et des Affaires stratégiques et « met en lumière un côté des choses et insiste perpétuellement sur la victimisation du peuple israélien afin de justifier leur propre défense et convaincre l’opinion internationale de soutenir Israël », explique Riccardo Bocco, professeur émérite à l’Institut de hautes études internationales à Genève et spécialiste du Moyen-Orient.
« Dès les premiers jours qui ont suivi les attaques du Hamas, Israël s’est assuré de l’appui occidental, afin d’avoir des alliés dans le relais des informations », ajoute M. Bocco.

« Maintenant, faites un câlin à votre bébé et supportez-nous », c’est ce qu’on peut lire dans l’une des publicités YouTube financées par le ministère des Affaires étrangères israélien, faisant référence aux « 40 bébés tués ». Plusieurs millions de dollars auraient été investis dans ce genre de publicité ayant pour objectif de s’assurer un soutien de l’opinion internationale.
L’armée de défense israélienne, Tsahal, est présente sur toutes les plateformes possibles dans de nombreuses langues et entretient une campagne de communication des plus efficaces. Son compte en français sur Instagram compte par exemple 76 000 abonné·es et met en scène des vox pop avec des soldats sur le terrain, ou bien des vidéos d’apparence journalistique commentant le conflit.

Au-delà des médias sociaux, l’État israélien peut compter sur « deux principaux chiens de garde » qui permettent une surveillance de la politique internationale. « Le premier, NGO Monitor, s’occupe de contredire les ONG, les universitaires et autres, tandis qu’UN Watch, lui, s’occupe de contredire tout ce que les Nations unies disent de compromettant sur Israël », explique Riccardo Bocco.
La hasbara contraste avec la presse israélienne locale qui, selon le professeur Bocco, n’est pas une presse de propagande, mais est au contraire parfois très critique du gouvernement. Or, « cette partie-là de l’opinion publique n’est pas relayée par les journalistes correspondants occidentaux », déplore M. Bocco.
Déséquilibre des forces
Face à cette propagande israélienne institutionnelle, le Hamas, aux moyens plus modestes et banni des autres plateformes, ne dispose que d’un compte officiel sur Telegram, une plateforme connue pour être très peu modérée.
Le compte Telegram en question a diffusé par exemple des images sanglantes des attaques menées le 7 octobre, ou encore des vidéos de combattants qui fabriquent des armes et s’entraînent pour la guerre.
Récemment, des vidéos des otages israélien·nes détenu·es par le Hamas, dont l’une affirmait être bien traitée, y ont aussi fait leur apparition.
Selon Riccardo Bocco, ces vidéos s’apparentent à de la propagande, même si celle-ci demeure pratiquement inexistante comparée à celle d’Israël.
Toutefois, « malgré le rouleau compresseur de la hasbara israélienne, qui a sûrement gagné la bataille dans les médias occidentaux », le conflit récent replace au centre de l’attention la question palestinienne qui était devenue périphérique, constate le professeur Bocco. Ainsi, le Hamas risque de gagner une guerre, non pas grâce à une contre-offensive médiatique, car il n’en a pas les moyens, mais à cause des violences commises par Israël, qui effritent son image publique, ajoute-t-il.
Échec de modération sur les réseaux sociaux
Alors que la désinformation se propage et que les deux belligérants s’en servent à leur avantage, les réseaux sociaux peinent à réguler les fausses informations, les discours haineux ainsi que les images violentes qui circulent.
« Les médias sociaux ne réagissent pas de manière appropriée à la désinformation, mais sont plus aptes à répondre […] lorsqu’il s’agit de discours haineux ou d’incitation à la violence. Ils ne disposent pas d’un système efficace pour traiter la désinformation et la mésinformation », explique Eric Sype, organisateur national aux États-Unis pour le 7amleh.
Alors que des milliers de contenus violents et de désinformation se sont échangés depuis le début du conflit, Elon Musk, à la tête de X, s’est fait rappeler à l’ordre par le commissaire européen Thierry Breton par rapport au manque de modération sur sa plateforme. En effet, depuis que Elon Musk possède X, les équipes de modération se sont vues drastiquement réduites.
« La plus grosse partie du travail de modération est désormais effectuée de manière communautaire, avec les “Notes de la communauté”, qui sont aujourd’hui reconnues comme un piètre moyen de modérer les contenus et qui vont même elles-mêmes participer à la diffusion de désinformation », expose Fanny Tan, de la Chaire Raoul-Dandurand.
De plus, il est maintenant possible d’obtenir un crochet bleu avec un abonnement premium, ce qui accroît la visibilité des publications de ces utilisateur·trices. Or, 74 % des informations fallacieuses dans le conflit Hamas-Israël ont été diffusées par des utilisateur·trices de comptes premium, selon une étude de NewsGuard.
« Il y a une responsabilité si vous possédez une entreprise qui diffuse des informations à travers le monde. »
Eric Sype, 7amleh
Bien que X ait été mis en garde en premier par le commissaire européen, Meta et TikTok se sont aussi fait interpeller pour des raisons similaires. L’Union européenne demande aux différentes plateformes de se conformer au Règlement sur les services numériques, qui entrera en application en 2024, en limitant la diffusion de contenus illicites, comprenant par exemple les incitations à la haine ou à la violence ou l’apologie du terrorisme, sous peine de lourdes amendes.
« Nous espérons que ces entreprises interviendront davantage, car ces informations sont dangereuses et font partie de la guerre de propagande. Il y a une responsabilité si vous possédez une entreprise qui diffuse des informations à travers le monde et qui influence l’opinion publique et les dommages qu’elle peut causer », dit Eric Sype.
Alors qu’aucune nouvelle au Canada n’est publiée sur les réseaux sociaux de Meta à cause du blocage imposé par le géant numérique, aucune mise en garde n’a été faite pour l’instant par rapport à la diffusion de contenus violents, haineux ou de désinformation.