Les enfants invisibles : incursion chez les anti-trans

Judith Lefebvre Chroniqueuse · Pivot
Partager

Les enfants invisibles : incursion chez les anti-trans

Il ne s’agit pas d’un débat sur l’enseignement, mais d’une réaffirmation de la supériorité des personnes « normales ».

Ce samedi se tenait la seconde manifestation pancanadienne du mouvement 1 Million March 4 Children, pour les « droits parentaux » et contre les « théories du genre ». J’en ai profité pour prendre le pouls des forces en présence.

Je suis arrivée une vingtaine de minutes seulement après le début annoncé de la contre-manifestation devant le siège social du ministère de l’Éducation à Montréal. Pour accéder au site, je dois déjà traverser quelques dizaines de personnes qui gardent l’entrée du stationnement avec des bannières roses et noires. On me demande si je supporte les enfants trans avant de me laisser passer. Un comité d’accueil qui peut sembler rude, mais qui est nécessaire pour assurer la sécurité de tout le monde et éviter une escalade dangereuse avec les manifestant·es anti-trans ou la police.

De l’autre côté, à l’abri des bannières, l’ambiance est plutôt festive malgré la pluie. Les haut-parleurs dans le coffre d’une camionnette crachent alternativement des succès pop, électro et hip-hop à côté d’un petit groupe de danseur·euses, qu’interrompt périodiquement la co-organisatrice Celeste Trianon pour donner des indications et chanter des slogans. Tout près de l’entrée du 600, rue Fullum se trouvent quelques tentes où on peut recevoir à boire et à manger, s’abriter de la pluie et obtenir son assignation.

C’est que, comme l’objectif est d’empêcher les manifestant·es d’accéder à l’emplacement, des groupes sont formés pour assurer de couvrir l’ensemble du périmètre. Le niveau d’organisation contraste avec la contre-manifestation du mois de septembre. Cela contribue certainement au grand calme qui règne sur les lieux et le sentiment de sécurité qui vient avec.

État des forces alliées

On remarque aussi la présence accrue de groupes alliés, dont le Conseil central du Montréal métropolitain de la CSN (CCMM-CSN), qui a contribué financièrement et logistiquement au succès de la mobilisation. Son secrétaire général, Bertrand Guibord, ne se cache pas du travail d’éducation nécessaire au sein des syndicats pour assurer le soutien des membres, mais tient à souligner l’importance de la présence d’institutions influentes de la société civile pour apporter leur soutien aux communautés LGBTQ+. Un soutien qu’il veut humble, en particulier devant les risques de récupération de ces mouvements de défense des droits par la classe politique et financière, qui « arrachent le mouvement des mains de la communauté » pour favoriser leurs propres intérêts.

L’Alliance de la fonction publique du Canada (AFPC) est aussi présente, ayant déplacé des dizaines de délégué·es d’un événement qui se tenait à Montréal en fin de semaine.

Le niveau d’organisation contraste avec la contre-manifestation du mois de septembre.

Le logo de l’Alliance des profs est aussi visible du côté syndical et l’enseignante Élise Bourbeau me rappelle l’importance qui est donnée au sein de son organisation au soutien des élèves et des membres LGBT. Cette militante de longue date se désespère d’ailleurs de voir tout le travail accompli depuis 2015 (notamment à travers le Bureau de lutte contre l’homophobie du gouvernement du Québec) être aussi facilement invisibilisé par certains acteurs de la classe politique. « Tout allait bien, il n’y a personne qui s’est levé à cette époque-là, et maintenant on voit la montée d’un mouvement de droite – au-delà des questions LGBT – qui se sert de ce dossier-là pour se faire entendre. »

Une chose me frappe en parlant avec ces personnes. C’est leur confiance paisible, le sens d’être du bon côté de l’histoire et l’inévitable victoire qui va en découler. Leur optimisme est frappant en comparaison avec l’anxiété croissante que j’observe dans les milieux queers depuis deux ans au moins. Si cela fait du bien, je dois avouer que ce décalage me fait douter. Je me dis que quelque part, c’est sûrement ce qui retient toustes les syndicalistes à qui j’ai parlé de me dire ce qu’illes pensent des syndicats absents aujourd’hui.

De l’autre côté du miroir

J’ai beau être chroniqueuse, je suis journaliste quand même et je n’ai pas pu résister à la tentation déontologique d’obtenir des commentaires de ceuzes qui manifestaient de l’autre côté du cordon formé par le groupe d’intervention du SPVM. J’ai donc marché autour du bloc pour contourner le dispositif de sécurité qui me séparait de la centaine de personnes mobilisées au nom de la « défense des enfants ».

Mon premier constat, c’est d’abord à quel point les policier·ères étaient plus embêtant·es que les manifestant·es, se permettant de m’interroger sur mes déplacements et mes intentions, alors qu’une fois passée cette sollicitation non désirée, je n’ai reçu aucune hostilité affichée en m’approchant du groupe de civil·es.

Ne sachant trop à qui m’adresser, j’étais en mode micro-trottoir pour comprendre un peu les motivations des gens, mais sans succès. Après un moment, j’ai remarqué qu’une femme recevait de l’attention d’autres médias et je me suis approchée quand le champ était libre. Elle a accepté de me parler sous le couvert de l’anonymat. Parfaitement bilingue, posée et éloquente, cette vétérane de la manifestation de septembre m’a entretenue pendant une dizaine de minutes sur les raisons de la mobilisation, ses objectifs et son avenir.

« Ils n’ont pas d’enfants »

Selon elle, l’ensemble du mouvement peut être résumé à une revendication très simple : obtenir le droit pour les parents d’élèves de retirer leur enfant des cours d’éducation à la sexualité, à l’instar d’autres provinces canadiennes. Même si elle avoue d’emblée que le contenu du programme est entièrement accessible en ligne, la manifestante souligne que de nombreux parents découvrent un contenu jugé inapproprié au fur et à mesure que se poursuit le parcours scolaire de leur enfant. Elle pointe par exemple l’enseignement de la reproduction humaine dès la deuxième année et du consentement vers la fin du primaire.

Mais au milieu de l’entrevue, malgré les intentions initiales, le sujet change sans même que mon interlocutrice semble s’en rendre compte. De l’éducation sexuelle, on passe à « l’inconfort de certains élèves sur qui c’est poussé sans arrêt » – mon interlocutrice reste vague quant à « ce qui est poussé », mais parle d’événements « assez graves », où des élèves du secondaire auraient été rendu·es confus·es par l’insistance du personnel enseignant à les faire se questionner sur leur identité de genre. Elle se demande pourquoi le sujet est même abordé plus d’une fois.

Elle ne juge pas qu’il soit nécessaire de trouver un compromis entre les deux positions, jugeant que les ressources déployées pour les jeunes trans et non-binaires sont disproportionnées étant donné que la population trans ne représente que 0,2 % de la population. Pour elle, tout peut se rapporter à l’intimidation en milieu scolaire, qui regroupe bien d’autres problèmes que l’homophobie ou la transphobie. Elle est bien placée pour le savoir : elle « [a] des enfants et de l’autre côté, ils n’ont pas d’enfants ».

Au milieu de l’entrevue, le sujet change sans même que mon interlocutrice semble s’en rendre compte.

Dire que j’étais à l’aise dans cette petite foule serait exagéré, mais j’ai pu circuler facilement, alors que je ne portais pas de carte de presse ni ne m’étais annoncée comme membre des médias. Il faut dire que je suis restée concentrée sur mon travail et ai ignoré les hommes blancs barbus qui faisaient des cercles autour de moi. J’ai même été félicitée pour avoir pris le temps de recueillir ces commentaires, alors que je quittais le site sous le regard méfiant d’une journaliste de Rebel News qui googlait furieusement Pivot sur son téléphone.

Les rassemblements se sont dispersés en mi-journée, quand les manifestant·es, environ dix fois moins nombreux·ses – une centaine contre un millier de contre-manifestant·es – ont quitté les lieux.

Si ça existait, on le saurait

Bien sûr, cette contre-manifestation est un succès sur toute la ligne, démontrant une mobilisation solide, bien appuyée par un réseau d’allié·es regroupant des groupes de femmes, des syndicats et des associations étudiantes. Le faible nombre de personnes présentes du côté des manifestant·es est aussi un indicateur d’un mouvement qui prend la direction inverse.

Mais ma discussion avec cette mère de famille me chicote.

C’est qu’au cours de notre échange, elle a souvent réaffirmé que son groupe rassemblait des parents, présumément absent·es dans le camp adverse (ce qui est erroné, bien sûr). La question de l’islamophobie a aussi été soulevée, mon interlocutrice accusant les militant·es LGBT d’ignorer les enjeux des autres communautés. Aussi, les enfants reviennent sans cesse dans les discours, renvoyant à leur innocence, parlant de les protéger. Bref, à en croire ce discours, difficile d’imaginer que les personnes musulmanes ou même les enfants puissent être trans.

Avant qu’on se quitte, mon interlocutrice anonyme m’a résumé sa position : « [on veut] garder [les enfants] comme nous à l’école. Moi, c’était simple, relax. J’ai une vie incroyable, maintenant, je suis bénie. Je remercie ma mère qui était là pour moi. […] Je suis heureuse. Je veux ça pour tout le monde, je veux ça pour mes enfants, puis là on se rend à un point où les enfants sont inconfortables. »

La naïveté de cette affirmation montre bien les valeurs qui sous-tendent ce mouvement de réaction. Il ne s’agit pas d’un débat sur l’enseignement, mais d’une réaffirmation de la supériorité des personnes « normales » et de leurs besoins sur les groupes marginalisés. Le privilège et le confort des enfants cis et de leurs parents l’emportent sur l’inclusion et la sécurité effective des jeunes trans.