Décadence d’une famille bourgeoise fracturée par le secret

La pièce Festen explore les fissures d’une famille bourgeoise lors d’une fête qui tourne au désastre.
La pièce Festen dépeint le portrait d’une fête de famille qui tourne au désastre. Photo : Jean-Sébastien Jacques

La pièce aborde la question des secrets de famille, de la dénonciation et du négationnisme en mettant en scène un fils aîné qui révèle, lors d’une fête de famille, avoir été abusé par son père durant son enfance. Oscillant entre l’humour et la tragédie, Festen dépeint les vices et les travers de la société contemporaine à travers cette famille fortunée.

Festen est la première pièce présentée dans le cadre de la saison 2023-2024 des finissant·es du Conservatoire d’art dramatique de Montréal (CADM). Cette adaptation du film de Thomas Vinterberg et Mogens Rukov par le dramaturge Bo Hr. Hansen, mise en scène par Solène Paré. Elle est présentée du 20 au 28 octobre 2023.

Festen s’impose comme une pièce remarquable, oscillant subtilement entre le drame et la comédie, elle nous plonge au cœur d’une famille bourgeoise déchirée par ses secrets internes et sa condescendance des choses.

Les dix finissant·es du Conservatoire dans leurs personnages. Photo : Jean-Sébastien Jacques

La pièce se déroule dans une immense demeure à l’occasion d’une fête familiale en l’honneur des soixante ans du père, Helge Klingenfelt.

Nous faisons alors face à une scène épurée, divisée subtilement en trois espaces. Au centre, une grande table de banquet, neuf chaises et un immense lustre de verre. Sur le côté droit, une baignoire, qui symbolise la salle de bain et de l’autre, un lit double qui représente les chambres à coucher.

Rapidement, la diversité des profils et des caractères au sein de cette famille nombreuse saute aux yeux. Ne serait-ce que dans le rapport que les membres de la famille entretiennent avec les domestiques : la violence de leurs interactions symbolise un rapport de classe tellement exacerbé qu’il en devient comique.

Un membre de la famille jette de l’argent sur une domestique. Photo : Jean-Sébastien Jacques

« Pour moi, il y a de l’ombre dans la lumière et de la lumière dans l’ombre. La part de rire est absolument nécessaire [dans la pièce] », remarque Solène Paré, pour qui « le caractère troublant de la pièce naît du choc entre le comique et le drame ».

En ouverture de repas, Christian, le fils aîné de la fratrie, dénonce, dans un discours en l’honneur de son père intitulé « Quand papa prenait son bain », les abus commis par ce dernier sur lui et sa défunte sœur jumelle. La baignoire, subtilement éclairée dans le coin droit de la scène, prend alors tout son sens tragique.

L’intrigue est ainsi posée dans cette célébration bourgeoise qui tourne au désastre.

Du discours à la dénonciation, en passant par l’oubli

« Ce qui est pour [le fils Christian] une vérité brûlante, vitale, ne suscitera que très peu de réactions [au sein de sa famille] », résume Solène Paré. Malgré la gravité du discours de Christian, qui sort de table, la famille semble choisir de l’ignorer, revenant à la banalité de la célébration.

Les enjeux du déni, du négationnisme et de l’oubli sont centraux dans la pièce, mettant en lumière les mécanismes de défense sociale et d’hypocrisie face à la dénonciation.

« Le thème de l’individu face au groupe, ça me touche particulièrement. Je me questionne souvent là-dessus. Souvent, on se représente un groupe par sa force, en parlant de solidarité, mais je trouvais que dans Festen, ce que la pièce démontre, c’est que le groupe ne réveille pas toujours les meilleurs instincts », remarque Solène Paré.

Le fil aîné, Christian, se fait sortir de table par ses frères. Photo : Jean-Sébastien Jacques

La pièce pose ainsi la question de la réception des dénonciations et des mécanismes de défense de la société pour refouler de tels sujets. Si le grotesque de la situation est comique, tout dans celle-ci nous renvoie à une tragique actualité à une époque où de semblables dénonciations se multiplient.

« On est dans une ère post-#MeToo. Pour moi il y avait comme une évidence à monter ce texte-là aujourd’hui. On se demande comment recevoir des déclarations comme celle-ci. C’est une pièce qui pose la question du groupe : nous en tant que société, comment est-ce qu’on doit réagir à des dénonciations de ce type? » se demande Solène Paré.

Festen sera interprété par les dix finissant·es du conservatoire, Neil Elias Abdelwahab, Romy Bédard, Jonathan Buaron, Jonathan Daniel, Fabian-Andoni Gallegos, Laurence Latreille, Kiamika Mouscardy-Plamondon, Audrey Price, Justine Ravat et Léonard Turgeon.

Deux autres pièces seront présentées au cours de l’année. Voyage au bout de la nuit, adaptée du roman de Louis-Ferdinand Céline, sera jouée du 26 janvier au 3 février 2024, dans une mise en scène d’Alice Ronfard. Il n’y a que l’amour, conçue à partir de textes de Jean-Marc-Dalpé, sera présentée du 19 au 27 avril 2024, dans une mise en scène de Geoffrey Gaquère.

Ce site web utilise des cookies pour vous offrir une expérience utilisateur optimale. En continuant à utiliser ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies conformément à notre politique de confidentialité.

Retour en haut