Lutter de mère en fille, un héritage complexe

Dans Les engagements ordinaires, Mélikah Abdelmoumen retrace les formes d’engagement de son arbre généalogique maternel et déconstruit la notion de militantisme.
Mélikah Abdelmoumen, autrice du livre Les engagements ordinaires. Photo : Jennifer Allen.

Les engagements ordinaires est un hommage à toutes les femmes qui, comme la mère et la grand-mère de l’autrice, se sont investies dans l’ombre pour provoquer des changements sociaux. C’est un témoignage à toutes ces personnes ordinaires qui, loin des tribunes et des grands discours éloquents, œuvrent humblement pour le bien-être collectif. Il salue cette majorité silencieuse sans qui rien ne pourrait advenir.

Pour son dernier essai autobiographique, Les engagements ordinaires, Mélikah Abdelmoumen, écrivaine et rédactrice en chef du magazine Lettres québécoises, explore l’histoire des femmes de sa lignée qui, consciemment ou non, visiblement ou non, ont toutes, à un moment de leur vie, pris le parti de s’engager pour une cause.

Loin des récits grandiloquents des figures de proue du militantisme et des caricatures héroïques (souvent masculines), ce livre propose une approche réaliste de l’engagement en soulignant ses implications souvent prosaïques, ordinaires, involontaires, et parfois même inconscientes.

« Je voulais montrer le côté ordinaire, banal [de l’engagement], qu’on est très nombreuses à partager », remarque Mélikah Abdelmoumen en entretien.

Mélikah Abdelmoumen, Les engagements ordinaires, Atelier 10, collection « Documents », Montréal, 2023, 96 pages.

Le récit met ainsi en lumière la dimension collective de la plupart des luttes sociales en mettant l’accent sur la masse de gens invisibles qui contribuent, sans se faire connaître, à la réalisation de grands changements et à l’émergence de nouvelles idées.

« On entend beaucoup parler des grandes figures de l’engagement, mais il y a plein de monde qui donnent une partie de leur temps, de leur énergie, de leurs économies pour rendre le monde meilleur – et ces gens-là sont complètement oubliés, dans l’ombre des personnes connues », expose l’autrice.

Cette approche sociale et historique de son arbre généalogique maternel amène notamment l’autrice à interroger comment la perception du rôle des femmes en politique a évolué, à travers les limites qui leur sont imposées, mais aussi l’invisibilisation de leur contribution.

Les origines de l’engagement

C’est en remontant à travers la vie de sa grand-mère, de sa mère et de la sienne que Mélikah Abdelmoumen s’est rendu compte que le militantisme prend plus souvent racine dans des circonstances de la vie quotidienne que dans de grands principes révolutionnaires.

« Les raisons qui poussent à s’engager ont parfois davantage à voir avec les circonstances qu’avec la volonté, avec les aléas de la vie qu’avec de grands principes, avec un instinct de survie qu’avec de grands idéaux », écrit-elle en ouverture de son livre.

Dans le cas de sa famille, c’est en majeure partie à la suite d’un événement traumatisant, d’une épreuve à surmonter, que les femmes de sa lignée se sont engagées dans des causes à défendre.

Pour Olivette, sa grand-mère, c’est le décès prématuré de son mari, la laissant veuve avec quatorze enfants à sa charge, qui l’a poussée à s’inscrire à l’université et à devenir la première femme échevine (conseillère municipale) de sa région.

« Les raisons qui poussent à s’engager ont parfois davantage à voir avec les circonstances qu’avec la volonté, avec les aléas de la vie qu’avec de grands principes, avec un instinct de survie qu’avec de grands idéaux. »

Mélikah Abdelmoumen

Pour Camille, sa mère, c’est un divorce difficile et le combat contre la dépression qui l’ont motivée à s’impliquer pour aider les jeunes en situation d’itinérance à Montréal et à s’engager auprès du Parti québécois.

Quant à l’autrice elle-même, son immigration dans un nouveau pays, la France, l’expérience du racisme et le manque d’intégration l’ont incitée à s’impliquer dans les bidonvilles français. « Mon mal de vivre, ma fragilité, ont fait de moi un terreau propice à l’éclosion du militantisme », écrit-elle.

En se plongeant dans sa propre histoire, l’autrice a réalisé que l’engagement précède l’élaboration d’une pensée militante, et non l’inverse. La pensée militante « découle des questions qu’on se pose, des limites qu’on a, des doutes, de la peur d’être inutile, de la peur que ça ne serve à rien et de l’envie de continuer quand même », souligne-t-elle en entrevue.

Plusieurs illustrations réalisées par Catherine Gauthier ponctuent le livre. Image : Catherine Gauthier.

Une sociohistoire de l’engagement féminin

L’ouvrage, par son approche transgénérationnelle et transhistorique, aborde également les inégalités de genre qui ont historiquement limité la participation des femmes à la vie politique.

« Je pense que moi, aujourd’hui, j’ai des possibilités qu’aucune des deux [sa mère et sa grand-mère] n’avaient en tant que femmes », souligne Mélikah Abdelmoumen.

En nous plongeant dans l’histoire des femmes qui l’ont précédée, l’essai fait ainsi office de plaidoyer pour l’engagement ordinaire de celles que la politique exclut et qui trouvent, de ce fait, d’autres moyens pour s’impliquer.

Mélikah Abdelmoumen célèbre le travail effectué par les femmes qui ont brisé les barrières qui leur étaient imposées, tout en reconnaissant l’héroïsme qui se cache dans les actions ordinaires de cette majorité silencieuse qui, chaque jour, participe à rendre le monde meilleur.

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