Au printemps dernier, une locataire de la famille Cucurull ainsi qu’un militant pour le logement se sont retrouvé·es dans une altercation physique avec Ian Cucurull et sa mère Marthe Font Cucurull lors d’une visite aux bureaux des deux propriétaires. Les témoins dénoncent des violences physiques, une séquestration et des menaces à l’arme blanche. Depuis, les Cucurull ont entrepris une poursuite civile de 380 000 $ contre les personnes impliquées et ont obtenu une injonction leur interdisant de dénoncer publiquement les violences. Les événements font suite à des années de conflit entre plusieurs locataires et la famille de propriétaires, connue pour des pratiques douteuses, des comportements violents et des tactiques de harcèlement judiciaire.
La famille Cucurull – la mère Marthe, le fils Ian, et la fille Daphnée – sont à la tête de deux grandes entreprises de gestion immobilière, Gestion Immopolis et Topo immobilier. Ils sont ensemble propriétaires de plus de 400 logements répartis dans une trentaine d’immeubles sur l’île de Montréal, principalement dans le Mile-End et sur le Plateau Mont-Royal.
Le 17 mars 2023, des locataires d’Immopolis ont tenté de déposer une pétition aux bureaux de la compagnie, sommant les propriétaires de résoudre une série de problèmes au sein de leur immeuble. Les dizaines de locataires ayant signé la lettre dénonçaient notamment des hausses de loyer jugées arbitraires pour des logements qui n’avaient pas été rénovés ainsi que des visites impromptues de la compagnie à moins de 24 heures d’avis, en plus de réclamer la mise en place d’un numéro d’urgence et l’installation de caméras de sécurité.
Qui plus est, des résident·es de cet immeuble de l’avenue du Parc avaient témoigné vivre de l’intimidation et du harcèlement de la part d’un employé d’Immopolis résidant dans de leur immeuble.
« Immopolis est un propriétaire qui ne remplit pas ses obligations et cherche à faire le plus de profit possible. »
Comité logement du Plateau Mont-Royal
Suivant une invitation par courriel de la part de la présidente d’Immopolis, Daphné Cucurull – fille de Marthe et sœur d’Ian –, à venir communiquer leurs demandes, des locataires se sont finalement rassemblé·es le 17 mars pour aller remettre ensemble leur pétition.
Ils et elles étaient accompagné·es de sympathisant·es et de membres du Comité logement du Plateau Mont-Royal (CLPMR) et du Syndicat des locataires autonomes de Montréal (SLAM), une organisation rassemblant plusieurs groupes de locataires du même immeuble ou du même quartier qui s’organisent ensemble pour défendre leurs intérêts face aux propriétaires. Le tout formait un groupe d’une quinzaine de personnes.
« Il était prévu qu[‘une locataire de l’immeuble] livrerait d’abord la pétition aux [propriétaires] dans leur bureau et qu’ensuite, un groupe de locataires les rencontreraient au bureau afin de témoigner collectivement de leurs préoccupations individuelles et, qu’enfin, ce groupe manifesterait sur le trottoir avec des bannières qui seraient visibles à la circulation sur l’avenue du Parc », selon le témoignage sous serment d’une personne présente le 17 mars, déposé dans le cadre des procédures judiciaires en cours.
La journée ne s’est toutefois pas déroulée comme prévu.
Une pétition accueillie à main armée
Une locataire, Camille*, est effectivement entrée dans les bureaux d’Immopolis tandis que le reste du groupe s’est rassemblé près de l’entrée.
Peu après, selon leurs témoignages déposés en cour, les manifestant·es auraient entendu « un vacarme derrière la porte […] donnant l’impression d’un conflit physique ». Ian Cucurull aurait alors ouvert la porte et, « agité », se serait mis à crier en direction du groupe.
Étienne*, un membre du SLAM se tenant dans l’embrasure de la porte, aurait été étranglé par Ian Cucurull et se serait fait tirer par les cheveux et cracher au visage par Marthe Font, selon des témoignages déposés en cour et un autre récolté par Pivot.
Durant l’altercation, Ian Cucurull aurait dit à sa mère d’aller chercher « les couteaux » et « le fusil ».
Camille, à l’intérieur pour déposer la pétition, s’est ensuite retrouvée « séquestrée » à l’intérieur du bureau quand Ian Cucurull a fermé la porte à clé après l’altercation avec le groupe. M. Cucurull lui aurait dit qu’elle « ne sortirait pas d’ici » et qu’il la couperait en « mille morceaux », selon un communiqué émis par la SLAM et le Comité logement du Plateau Mont-Royal avant les injonctions interdisant de parler des événements. Camille se serait fait tirer les cheveux par Marthe Font, qui l’aurait également « chargée ».
Par la fenêtre du bâtiment, les manifestant·es ont vu Ian Cucurull leur adresser un doigt d’honneur et agiter ce qui ressemblait à un couteau. Pivot a pu consulter un enregistrement vidéo de ces gestes, déposé à titre de preuve par les locataires dans le cadre des poursuites intentées par les propriétaires.
« [Camille] nous a dit que l’un des demandeurs l’avait menacée de la couper en morceaux et qu’il tenait un couteau », raconte aussi une des témoins dans sa déclaration en cour.
Les deux parties ayant appelé la police, Camille réussira à sortir du bâtiment à l’arrivée des policiers.
La version des faits des propriétaires diffère sensiblement de celle des locataires.
Selon le récit de la famille Cucurull dans sa poursuite au civil, la locataire chargée de déposer la pétition se serait « introduite par effraction », « sous de faux prétextes » et « dans ce qui s’est avéré une mise en scène […] et un subterfuge » pour laisser entrer « un groupe de manifestants masqués ». En effet, selon les Cucurull, Camille se serait présentée aux bureaux en disant être à la recherche d’un logement. Une fois à l’intérieur, elle aurait ouvert la porte aux manifestant·es.
Toujours selon les documents de la poursuite civile, Ian Cucurull aurait ainsi été obligé d’utiliser une « force raisonnable » pour « bloquer tant bien que mal la porte d’entrée et empêcher d’autres manifestants masqués de s’introduire à l’intérieur ». Trois manifestant·es, dont le membre du SLAM Étienne, auraient « utilisé une force physique démesurée afin d’entrer ».
En entrevue avec Pivot, Me Stephen Angers, avocat de la famille Cucurull, déplore que ses clients aient été « agressés » par des « manifestants » qui étaient « tous cagoulés », dans ce qu’il qualifie d’invasion de leur propriété privée.
Ian Cucurull aurait alors « demandé de l’aide à sa mère présente sur les lieux », selon la demande de poursuite civile. « Marthe Font est alors revenue avec un outil en laiton servant à ouvrir le courrier. »
À ce moment, les manifestant·es auraient reculé et les Cucurull auraient pu refermer la porte, Camille étant toujours dans les locaux d’Immopolis. « Ne sachant pas si [elle] était armée ni quelles étaient ses réelles intentions […] Ian Cucurull a aussi intimé I’assaillante avec fermeté en lui ordonnant de rester à une distance de trois mètres. »
Différent·es locataires présent·es ce jour-là ont tenu à souligner, dans leurs témoignages déposés en cour, que seule une partie du groupe portait « des masques COVID » et « qu’aucun geste violent » n’avait été intenté par les manifestant·es envers les Cucurull.
Quant à lui, Me Stephen Angers estime que c’est la présence de « gens malveillants aux intentions criminelles » qui a fait s’envenimer le dépôt de la pétition.
Poursuite dissuasive
Suite aux événements du 17 mars, les Cucurull ont entamé en mai des procédures judiciaires civiles à la Cour supérieure du Québec contre Camille, qui détenait la pétition, Étienne, qui a été impliqué dans les altercations physiques avec Ian Cucurull, ainsi que contre le SLAM dans son ensemble.
Ils exigent des dommages-intérêts, des dommages punitifs et des dommages exemplaires pour une somme de 380 000 $.
Les propriétaires plaident notamment avoir été victimes d’extorsion, de harcèlement, de voies de fait et d’entrée par effraction.
« Depuis les événements du 17 mars 2023, les [propriétaires] ont énormément souffert de stress et ont constamment peur d’être épiés, intimidés ou envahis par les défendeurs, par les membres du groupe SLAM ou de leurs sympathisants », peut-on lire dans la demande de poursuite déposée en cour.
Ces procédures judiciaires visent explicitement à décourager les mobilisations comme celles du SLAM. « Les agissements des [locataires] doivent faire I’objet d’une dénonciation publique par les autorités judiciaires pour éviter que d’autres groupes similaires s’adonnent à de pareilles manigances », peut-on lire dans la demande.
« On soutient que cette demande n’est pas justifiée », explique en entrevue Me Mark Phillips, l’avocat qui représente le SLAM dans ce dossier. « Les dommages demandés sont extrêmement exagérés », ajoute-t-il.
« Il s’agit clairement d’une attaque contre des droits fondamentaux, contre la liberté d’expression et d’association, et une attaque contre une organisation de solidarité populaire. »
Déclaration d’allié·es, par communiqué
Étienne et Camille ont aussi été arrêté·es par le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) au début d’avril. Étienne fait face à une accusation d’introduction par effraction, indique son avocate dans ce dossier, Me Alia Chakridi. Camille, quant à elle, ne ferait toujours face à aucune accusation, selon son avocate, Me Arij Riahi, contactée par Pivot en août.
Malgré les plaintes formulées auprès de la police par les locataires, aucune accusation n’a été portée contre les Cucurull après les événements du 17 mars, peut-on lire dans leur demande de poursuite civile.
« Une attaque contre la liberté d’expression »
Dans les semaines suivantes, le SLAM a dénoncé publiquement les violences du 17 mars sur les réseaux sociaux et par des affiches posées dans la rue, ainsi que lors d’une nouvelle manifestation devant les bureaux d’Immopolis, le 7 avril.
Les Cucurull ont alors demandé et obtenu, le 18 avril, une injonction contre le SLAM et les deux autres personnes visées par les poursuites, les empêchant notamment de parler publiquement des Cucurull et de leurs entreprises, ainsi que d’« importuner » les propriétaires ou de se présenter à leurs propriétés.
L’injonction interdisant la présence des manifestant·es dans les propriétés d’Immopolis et Topo immobilier, Camille avait ainsi de facto perdu l’accès à son logement de l’avenue du Parc, se retrouvant à la rue.
« Selon moi, cette injonction était bien trop vague », commente Me Mark Phillips.
Cette décision avait aussi été critiquée par une coalition de groupes se disant « en solidarité » avec le SLAM, formée notamment par la revue Première Ligne, le Syndicat industriel des travailleurs et travailleuses (SITT-IWW) de Montréal, des groupes de logement et des associations étudiantes. « Il s’agit clairement d’une attaque contre des droits fondamentaux, contre la liberté d’expression et d’association, et une attaque contre une organisation de solidarité populaire », déclarait la coalition dans un communiqué.
« Les agissements des [locataires] doivent faire I’objet d’une dénonciation publique par les autorités judiciaires pour éviter que d’autres groupes similaires s’adonnent à de pareilles manigances. »
Extrait de la demande de poursuite civile déposée par la famille Cucurull
L’avocat de la famille Cucurull estime plutôt que la libre expression du SLAM autorise le groupe de locataires à « manifester sur les trottoirs » mais qu’elle « comporte ses limites ». Pour Me Stephen Angers, le genre de « messages haineux » diffusés par le SLAM après les événements du 17 mars dépasse les bornes.
Le 30 mai, l’injonction a été remplacée par une ordonnance de sauvegarde réduisant les conditions imposées au SLAM et aux deux défendeur·euses. Il leur est désormais plus spécifiquement interdit « de diffuser […] des propos voulant que [les Cucurull] soient violents ou menaçants », mais ils conservent le droit « d’informer le public de leur mécontentement » et de manifester « paisiblement ».
La juge a reconnu que « les événements du 17 mars 2023 ont dégénéré et [qu’]il y a eu de nombreuses accusations de violence de part et d’autre », mais elle estime que « bien que les [locataires] plaident que [leurs] propos sont vrais, la preuve au dossier à ce stade est mince ». C’est pourquoi la juge maintient l’interdiction des accusations publiques qui « font perdre l’estime ou la considération publique » des Cucurull et de leur entreprise.
L’accès des défendeur·euses aux immeubles de Gestion Immopolis est aussi limité, mais une exception est prévue pour que Camille puisse accéder à son appartement.

Une nouvelle manifestation du SLAM a eu lieu le 16 juin, devant les bureaux d’Immopolis. Puis, quelques jours plus tard, le 29 juin, l’équipe légale des Cucurull a tenté de rétablir l’interdiction de mentionner les propriétaires de quelque manière que ce soit, y compris à l’oral, et d’interdire aux membres du SLAM de se tenir à moins de 300 mètres de l’ensemble de leurs propriétés, incluant leurs bureaux.
Le juge a rejeté la demande de modification en affirmant que les manifestations qui ont suivi le 17 mars étaient « excessivement paisibles » et que les Cucurull ne disposaient pas de preuves suffisantes pour supporter de telles conditions. Pivot était également sur place lors de la manifestation du 16 juin, qui était effectivement pacifique.
Les procédures civiles se poursuivront au courant de l’automne et risquent de s’étirer jusqu’en 2024, selon Me Mark Phillips.
Une réputation qui parle d’elle-même
La famille Cucurull et leurs entreprises Gestion Immopolis et Topo immobilier ont acquis, au cours des dernières années, une réputation pour le moins litigieuse en tant que propriétaires de logements locatifs.
Logements insalubres, rénovations sans permis, rénovictions, intimidation, harcèlement judiciaire : les Cucurull ont déjà fait les manchettes et sont connus des comités logement métropolitains pour leurs pratiques discutables.
Le Comité logement du Plateau Mont-Royal (CLPMR) doit souvent venir en aide aux locataires des Cucurull. « Immopolis est un propriétaire qui ne remplit pas ses obligations et cherche à faire le plus de profit possible », déclare le CLPMR en entrevue.
« Ils n’étaient absolument pas joignables et il n’y avait aucune action de leur part » en cas de problèmes, a aussi confié à Pivot un·e ancien·ne locataire de la famille Cucurull*.
Ian Cucurull aurait laissé un message sur la boîte vocale du comité logement en disant que s’il revoyait les employé·es, « ils repartiraient en ambulance ».
Selon le CLPMR, les agissements d’Immopolis se sont aggravés depuis que les enfants sont davantage impliqué·es dans l’entreprise. « Malgré le manque d’entretien des logements, les parents [Martha et feu Paul] Cucurull ne cherchaient pas à libérer leurs logements en faisant de la pression, contrairement à Ian et Daphné. »
« On ne peut pas dire que Martha et Paul Cucurull étaient honnêtes […] mais ils ne cherchaient pas à déplacer tout le monde », rapporte aussi l’ancien·ne locataire des Cucurull.
En 2019, le Comité logement du Plateau Mont-Royal a été contacté par une « quinzaine de locataires » se plaignant « d’intimidation et de harcèlement » depuis quelques années, et suite à une campagne de rénovictions menée cette année-là par Immopolis, le CLPMR a occupé les bureaux de l’entreprise.
Certains membres de la famille auraient également été violents envers le personnel du CLPMR par le passé. Ian Cucurull aurait notamment laissé un message sur la boîte vocale de l’organisation en disant que s’il revoyait les employé·es, « ils repartiraient en ambulance », peut-on lire dans un témoignage déposé en cour.
Me Stephen Angers décrit plutôt ses clients comme des propriétaires « proactifs » qui sont « près de leurs locataires » et offrent des loyers à des prix « moins chers que la moyenne », différents des Cromwell et autres « gros joueurs » de l’immobilier montréalais.
« Ils font ce qu’ils veulent parce qu’ils ont de l’argent »
Le CLPMR rapporte notamment qu’une des tactiques utilisées par les Cucurull pour évincer leurs locataires consiste à émettre une série de règles très strictes au renouvellement des baux, puis à poursuivre les locataires au Tribunal administratif du logement (TAL) pour avoir enfreint ces règles. Des tactiques que plusieurs organisations et locataires ont décrites comme du « harcèlement judiciaire ».
Une recherche par nom sur les bases de données judiciaires publiques révèle qu’entre 2009 et aujourd’hui, les entreprises des Cucurull sont apparues plus de 700 fois devant le TAL, notamment pour sommer certains locataires de se départir de leur laveuse ou pour demander quatre mois de loyers à une personne qui n’habitait plus dans son appartement.
« Leur mode de fonctionnement, c’est les menaces juridiques, même si elles sont complètement infondées. »
Un·e ancien·ne locataire
En 2018, un représentant des Cucurull avouait en toute franchise dans un dossier d’éviction au Tribunal que le « locateur » voulait « obtenir l’expulsion des locataires afin d’agrandir le logement et le relouer à un loyer supérieur ».
« Leur mode de fonctionnement, c’est les menaces juridiques, même si elles sont complètement infondées », témoigne à Pivot un·e ancien·ne locataire d’Immopolis. « Ils font ce qu’ils veulent! Ils savent qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent parce qu’ils ont l’argent. »
Malgré une certaine accalmie depuis 2019, « il a été porté à notre attention que ce propriétaire semble amplifier à nouveau ses tactiques abusives », mentionne le Comité logement du Plateau Mont-Royal.
* Noms fictifs. Pivot a choisi d’accorder l’anonymat à certaines personnes présentes lors des événements ainsi qu’à des locataires ayant témoigné de leur expérience avec la famille Cucurull afin de leur éviter des représailles et de ne pas compromettre leur situation de logement dans l’avenir.

