Anaël Rolland-Balzon Journaliste · Pivot
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Cette œuvre est une déclaration d’amour au quartier d’Hochelaga, un manifeste contre les projets industriels qui le menacent, un cri de révolte de ses habitant·es, un pamphlet faisant primer le vivant sur les machines, les mauvaises herbes sur le béton.

Dans Résister et fleurir, publié chez Écosociété, le professeur en science politique Jean-Félix Chénier et l’artiste Yoakim Bélanger nous entraînent au cœur des friches boisées et des plaines fleuries d’Hochelaga, dans ces espaces verts qui, comme les mauvaises herbes, luttent pour exister au milieu de la grisaille bétonnée.

Ces espaces de vie végétale et animale, tels que le boisé Steinberg, le boisé Vimont et la friche ferroviaire, où les habitant·es du quartier se baladent quotidiennement, sont menacés depuis des années par différents types de projets industriels.

Parmi eux, on compte l’implantation de la plateforme de transbordement de marchandises de Ray-Mont Logistiques sur le boisé Steinberg. Un projet largement décrié par les résident·es du coin, dont font partie Jean-Félix Chénier et Yoakim Bélanger, qui militent pour l’usage libre des espaces naturels et communautaires d’Hochelaga.

Certains espaces ont déjà été détruits, d’autres sont en suspens. « Il reste une banque de nature qu’en luttant, on a réussi à préserver », remarque Jean-Félix Chénier.

C’est dans le cadre de cette lutte, pour la préservation des espaces, que s’inscrit Résister et fleurir.

Une lutte de longue date pleine de symbolique

Résister et fleurir est un mouvement qui est antérieur à la bande dessinée du même nom. Il regroupe un ensemble d’organismes, tels que Mobilisation 6600, qui luttent quotidiennement contre les projets industriels qui s’implantent et détruisent les espaces verts d’Hochelaga.

Le slogan a été créé par l’illustrateur Clément de Gaulejac. « Ses slogans tapissaient déjà le quartier Hochelaga-Maisonneuve lorsqu’on s’est joint à la lutte. On a juste continué à cogner sur le même clou », souligne Jean-Félix Chénier.

« Tout était déjà présent », ajoute Yoakim Bélanger, qui s’est inspiré de l’esthétique des lieux et de leurs symboles pour dessiner ses planches et restituer cet univers atypique des terrains vagues d’Hochelaga. On retrouve ainsi en couverture de l’ouvrage une sculpture de l’artiste Junko, L’esprit de la forêt, réalisée au cœur même de la friche et qui est « devenue [un] vrai symbole pour la lutte », remarque Yoakim Bélanger.

Un processus de création hors du commun

C’est en 2020 dans un cours de cégep intitulé « Utopies/dystopies – le point de bascule », au collège de Maisonneuve, qu’est née la BD Résister et fleurir, fruit de la remise d’un essai par une étudiante, Lylou Sehili, à son professeur, Jean-Félix Chénier. Un essai brutal et poétique portant sur une zone à défendre (ZAD) en plein cœur du quartier Hochelaga-Maisonneuve.

« L’essai de Lylou m’a enligné dans de nouvelles directions sur le plan personnel, politique et professionnel », déclare le professeur en ouverture de la BD.

« Illuminé » par ce texte, Jean-Félix Chénier va décider de l’intégrer à l’étude de son cours pour les années suivantes. « C’est devenu un exemple parfait du propos du cours parce qu’il y a [dans le texte] à la fois le pire et le meilleur. L’utopie du parc-nature [revendiqué pour protéger les espaces verts du quartier] et la dystopie concrète de Ray-Mont Logistiques ».

L’artiste Yoakim Bélanger, suivant le cours à distance pendant la pandémie, a également été touché par la cause défendue au travers du texte de Lylou Sehili.

« L’autre truc, c’est le réel coup de foudre et d’amour qu’on a eu avec le terrain vague », ajoute-t-il.

L’idée d’en faire une BD « pour sensibiliser » les gens autour de la cause a alors germé dans leurs esprits : Résister et fleurir venait de naître. « Il y avait déjà des courts-métrages qui avaient été faits, des affiches, on s’est dit que ça serait un outil de plus pour la lutte », remarque Yoakim Bélanger.

Diversifier les formats pour mieux servir le fond

La BD se lit comme un véritable cours de science appliquée. Au sens propre. Le récit est ponctué de scènes d’échanges lors du cours donné par Jean-Félix Chénier en distanciel et de passages du texte original de Lylou Sehili, qui a travaillé avec Jean-Félix Chénier et Yoakim Bélanger sur la réalisation de la BD.

« Le visuel d’une classe sur Zoom devenait très clairement une BD, puisqu’on est chacun dans une case », souligne Jean-Félix Chénier, qui tenait aussi à « mettre en valeur la parole des étudiant·es ».

« Il y a quelque chose de beau de voir que si tu écoutes la parole de beaucoup de monde, l’utopie, elle est là. Ils rêvent pas mal tous d’ouverture, de tolérance, de respect à l’égard de la nature. Finalement, ce n’est pas si utopique que ça, parce que vous êtes nombreux à rêver à ça. »

« La BD est un excellent outil de mobilisation, c’est incroyable », remarque Lylou Sehili. Pour Jean-Félix Chénier, elle « incarne la lutte sociale » et « participe à construire un imaginaire collectif ».

« Tu peux relier ça à n’importe quelle autre chose, tout le monde à une cause près de chez soi », souligne Yoakim Bélanger.

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