Anaël Rolland-Balzon Journaliste · Pivot
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Oscillant entre le drame et la comédie, la pièce corde. raide dévoile les rouages d’une société « presque futuriste » où les formes de justices ont évolué, mais pas leur incapacité à résoudre les violences sociales. Discriminations raciale et de genre sont implicitement soulevées dans cette dystopie qui semble dangereusement d’actualité.

Écrite en 2015 par la dramaturge britannique debbie tucker green, la pièce corde. raide est présentée jusqu’au 20 octobre à l’Espace Go dans une mise en scène d’Alexia Bürger.

L’œuvre, qui se déroule dans un « futur proche » ou bien un « présent parallèle », met en scène l’histoire de Trois (jouée par Stephie Mazunya), une femme noire victime d’un crime horrible, qui n’est pas nommé. Nous nous retrouvons quelques années plus tard, alors qu’elle se rend dans un local administratif pour décider du sort de son agresseur.

Car oui, dans cette société plus ou moins proche, la peine de mort est rétablie et c’est à la victime d’un crime, dans une logique de renversement des pouvoirs suspecte, qu’on remet le choix de la sentence de son agresseur.

Pour ce faire, Trois est accompagnée de deux fonctionnaires blanc·hes, Une (jouée par Eve Landry) et Deux (joué par Patrice Dubois), pétri·es de bienveillance, mais incapables de répondre réellement à ses besoins.

Comme le résume la metteuse en scène Alexia Bürger en entrevue, Trois « est dans un lieu où tout le monde n’arrête pas de faire semblant qu’ils arrivent à se mettre dans sa peau, mais sans jamais l’écouter ».

Une justice vengeresse qui se veut réparatrice

En mettant la vengeance au cœur de son fonctionnement judiciaire, la société qui nous est dépeinte ne répond absolument pas aux besoins de Trois, qui cherche, elle, à comprendre pourquoi cette agression lui est arrivée, comment cela a été rendu possible.

Alors que tout semble mis en œuvre pour l’accompagner dans sa démarche, Trois apparaît, au fil de la pièce, comme un personnage dont la vie a été brisée et pour qui les fonctionnaires d’État, pétri·es de bonne intention, ne sont d’aucun soutien.

Trois souligne elle-même à plusieurs reprises l’hypocrisie de ce système qui dit vouloir l’aider : « vous, votre système, il ne m’a pas empêchée d’être agressée », « votre inquiétude ne sert à rien », « elles n’empêchent rien, vos caméras », « vous n’êtes pas là pour moi, mais pour lui [l’agresseur], pour qu’il l’apprenne [la sentence] ».

Pire, ses interactions avec Une et Deux la font sporadiquement retomber dans ces souvenirs tragiques qui la torturent et la consument depuis des années. Une tension brillamment mise en scène par Alexia Bürger qui, avec un jeu de lumières stroboscopiques, éclaire silencieusement les traumatismes et les séquelles psychologiques de Trois.

En offrant à Trois le choix de la sentence de son agresseur, la justice se réduit à une démarche de vengeance personnelle, redoublant la violence et faisant fi des dynamiques sociales, raciales et de genre sous-tendues par le crime. « Il y a reproduction de la violence dans le système qui nous est présenté. On parle d’un système qui n’interroge pas les fondements [de la violence], qui n’intervient pas sur ses racines », remarque Alexia Bürger.

Entre l’angoisse et le ridicule

C’est dans un décor épuré au cadre dystopique – une salle vide, quatre chaises, une machine à eau et une architecture évoquant les registres de la science-fiction – que prend place ce huis clos où interagissent les trois personnages.

À travers sa mise en scène, Alexia Bürger vient déstabiliser la perception du public, faisant osciller la pièce entre les registres comique et dramatique.

Par exemple, pour souligner le caractère absurde de la bienveillance maladroite d’Une et de Deux, mais également l’aspect anxiogène, car étouffant, de leur comportement, Alexia Bürger a pris le parti de les chausser de souliers à claquettes. Le bruit de leurs pas, qui résonnent brutalement sur le plancher de la scène, met en évidence le ridicule, mais aussi la violence de leurs gestes.

« Je me suis beaucoup reconnue dans Une et Deux, même si ce ne sont pas les personnages les plus sympathiques, dans leurs bonnes intentions, dans le fait qu’ils marchent sur des œufs sans arrêt. C’est d’ailleurs ça qui m’a donné l’idée d’intégrer la claquette dès le départ », dit Alexia Bürger.

Un futur pas si lointain

corde. raide est une pièce dans laquelle planent le mystère et les non-dits – rien n’est didactique. À aucun moment, il n’est mentionné de lieu ou de date. Pour Alexia Bürger, « cela fait en sorte qu’on n’a pas de repères et c’est très inconfortable ».

L’autrice debbie tucker green « ne nous dit pas tout sur ce qui s’est passé le soir de la fameuse nuit, parce que je la soupçonne de vouloir nous dire que ce n’est pas ça le sujet [mais] plutôt la manière dont un système traite les gens qui auraient besoin de lui », remarque Alexia Bürger, pour qui la pièce met en scène une sorte de « dystopie près de chez vous ».

« Ce n’est pas une pièce moralisatrice », poursuit la metteuse en scène, ce qui ne l’empêche pas d’être engagée et politique. En ne disant rien, la pièce témoigne d’autant plus subtilement des formes de violences les plus discrètes et les plus implicites qui s’immiscent au sein même d’une justice se voulant « réparatrice », à travers des comportements en apparence bienveillants.

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