Il faut guérir de la nation

CHRONIQUE | Je me permets un hot take : l’idée même de nation est une abstraction incompatible avec la vie réelle.

Je viens de déménager. Dans La Petite-Patrie, les lilas blancs sont en fleurs, les asclépiades aussi. Partout, il flotte un agréable parfum qui enivre. Le solstice est arrivé et, avec lui, les amélanches juteuses et les mûres qui tachent. Il y a de magnifiques roses de toutes les couleurs, mais les iris – symbole floral du Québec – arrivent tranquillement à leur fin dans notre coin.

Ça n’empêchera pas les nationalistes de tout acabit de profiter de la Saint-Jean-Baptiste pour agiter leur étendard à fleurs blanches. C’est le symbole qui compte, la nation n’a pas beaucoup de considération pour les cycles de reproduction des plantes. Déjà que le lys n’est pas littéralement un lis.

Alexandre Leduc, le député de Québec solidaire connu pour ses prises de position controversées sur le travail du sexe, publiait d’ailleurs cette semaine une photo de la scène principale du conseil national du parti accompagnée de la mention : « Il faut le dire, le fleurdelisé est un beau drapeau ». Ce n’est évidemment pas un commentaire esthétique, mais du dogwhistling cheap pour nous rappeler qu’on est le plus meilleur pays du monde, ou du moins un pas pire beau pays, ou en tout cas un joli presque pays.

Parce que sur le plan strictement esthétique, je trouve personnellement que le Carillon-Sacré-Cœur, dont l’actuel drapeau est inspiré, est beaucoup plus intéressant. Le niveau de détail et le Sacré-Cœur au centre en font un remarquable objet d’art religieux.

Ce serait gênant à admettre pour un nationaliste, j’ai l’impression. La nation québécoise est construite sur cet héritage catholique canadien-français et le drapeau actuel de la province en fait foi, une banale manifestation de catho-laïcité maladroitement dissimulée.

Le bras armé de l’idéal national

Je me permets un hot take : l’idée même de nation est une abstraction incompatible avec la vie réelle.

Il est impossible de maintenir les institutions et les croyances, les traditions et les symboles du passé d’un territoire comme le nôtre sans faire offense à sa population actuelle.

La nation, son drapeau et toutes ses institutions sont d’abord un projet politique. Le drapeau ne renvoie pas à une réalité sociale, mais à un idéal. Celui-ci est blanc, francophone, colonial et moralement catholique (croyant, mais non-pratiquant).

L’idée même de nation est une abstraction incompatible avec la vie réelle.

C’est particulièrement flagrant quand les institutions nationales échouent à poursuivre naturellement cet idéal implicite. On voit alors les nationalistes se rabattre sur la violence d’État pour avancer leur agenda ethno-linguistique. La charte des valeurs de Drainville, puis le projet de loi 21 et le projet de loi 96 – appuyé par le caucus de Québec solidaire –, par exemple.

À l’école de la nation hétéropatriarcale

On voit bien d’ailleurs comment le vocabulaire « critique de la théorie du genre » se maille à l’historicisme romantique sous la plume de l’ex-chef péquiste Jean-François Lisée, qui voit dans la présence de conférencier·ères trans dans les écoles « un point de bascule [vers] la diffusion d’une idéologie en rupture avec le passé ».

La seule chose qui lui permet de ne pas dire explicitement que les personnes trans ne devraient tout simplement pas parler aux enfants, c’est de passer par cette préoccupation toute patriotique pour le rôle de notre école nationale dans l’éducation de la jeunesse post-catholique.

Pour ce faire, il recense des cas apparemment scandaleux d’intervenantes qui disent à des enfants que l’important c’est de « se sentir fille » et d’enfants en crise identitaire après avoir appris l’existence des personnes trans.

Je ne vais pas discuter publiquement du travail de ces intervenantes. Ce que je peux dire, par contre, c’est que toute mon enfance et mon adolescence, j’ai eu droit à un tas d’explications bidon, non scientifiques et mal maîtrisées sur les différences sexuées par des enseignant·es peu compétent·es. Je n’aurais pas dit non à quelques explications, même imparfaites, sur comment démêler mes émotions, au risque d’insécuriser quelques cis et leurs parents.

Pour faire une nation, ça prend des hommes, des femmes et des familles normales.

Ce n’est pas un hasard si tant de personnes queers peuvent témoigner des traumatismes infligés par l’éducation secondaire en particulier. L’école est une source de traumatismes pour nos communautés parce qu’elle est conçue comme outil de reproduction sociale et nos existences sont une menace pour l’idéal qu’elle poursuit.

Pour faire une nation, ça prend des hommes, des femmes et des familles normales. Ça prend beaucoup de bébés canadiens-français pour occuper ce vaste territoire gracieusement octroyé par la couronne britannique à la Province de Québec. Bref, ça prend beaucoup de colons.

L’idée que Lisée courtise ici sans l’affirmer ouvertement, c’est de formaliser les pratiques anti-LGBTQIA2S+ parce que l’institution échoue de plus en plus à le faire naturellement. Il ne s’inquiète pas tant du bien-être des enfants que de celui de la nation. Il en appelle à l’intervention de son ex-collègue Bernard Drainville pour mettre fin à ce discours parce qu’il menace un de ses fondements : l’hétérosexualité.

Je me désole de savoir qu’un garçon et des filles ont développé des insécurités face à leur identité de genre à la suite d’une visite du GRIS, mais la faillite des institutions cishétéropatriarcales à prendre en charge leur détresse ne peut être imputée au discours « woke ». Qu’une intervention circonscrite par une intervenante externe – le reste de l’année scolaire, le cissexisme habituel s’impose, on s’entend – cause une pareille réaction, c’est préoccupant en effet.

Mais je ne pointerais pas une « rupture avec le passé » pour y trouver une raison.

Il faut se méfier de l’histoire

On dit souvent que qui ne connaît pas l’histoire est voué·e à la répéter.

Il y a dans ce proverbe une sagesse peu commune. Il ne s’agit pas seulement d’éviter de répéter les pires atrocités du passé, mais d’accepter notre responsabilité historique. Nous ne pouvons pas changer le passé, mais c’est nous qui faisons le présent.

Quoi que nous fassions, nous partageons ce territoire qui est traversé de relations complexes – notamment coloniales –, inscrites dans une généalogie immémoriale. Notre capacité à l’habiter collectivement dépend en grande partie de notre effort à fouiller honnêtement cette généalogie.

Le passé de ce territoire ne devrait pas être une simple excuse pour répéter les gestes familiers qui nous rassurent, mais au contraire nourrir une véritable démarche de guérison.

Le même chroniqueur du Devoir cité plus tôt s’acharne aussi à faire l’inventaire morbide de technicalités entourant les tombes anonymes des pensionnats autochtones pour justifier son négationnisme. Tel ou tel détail historique permettrait apparemment de disculper le pays de ses pratiques génocidaires.

Pour lui apparemment, que le génocide soit reconnu comme « culturel », c’est suffisant. Comme si le niveau de génocide sur l’échelle de Lisée changeait quoi que ce soit à l’état des faits.

La situation des peuples autochtones est connue et documentée. C’est à ces communautés actuelles que doivent être faites justice et réparations.

L’erreur du nationalisme, c’est de prendre l’histoire comme une chose faite. Les événements du passé donneraient une légitimité au présent. Mais il me semble que si le passé informe effectivement le présent, il ne le légitime pas.

Il est de notre responsabilité d’habiter le temps que nous avons. Je veux prendre au sérieux cette responsabilité. Le passé de ce territoire ne devrait pas être une simple excuse pour répéter les gestes familiers qui nous rassurent, mais au contraire nourrir une véritable démarche de guérison.

***

Nous héritons d’un lourd passé colonial et religieux dont les traumatismes intergénérationnels informent largement l’univers politique et ses anxiétés collectives. Plutôt que d’utiliser l’histoire ou la tradition pour refuser les responsabilités qui nous incombent, pourquoi ne pas résister à l’appel du nationalisme et en faire plutôt des outils de guérison?

Bon Juneteenth, bon solstice, bonne Journée nationale des peuples autochtones et bonne Saint-Jean!

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