Polytechnique : mon vrai 8 mars

Chaque année, me replonger dans les événements du féminicide de masse de l’école Polytechnique de Montréal relève d’une expérience de recueillement aussi douloureuse que nécessaire.

Moi qui n’ai pas connu « l’avant » 6 décembre 1989, j’aborde chacun de ces anniversaires comme on entre dans un temple, comme on foule humblement le sol d’un drame historique.

Striée de larmes dont les sillons me brûlent les joues, je me replie en moi-même dans une sorte de temps suspendu pour mieux laisser se réverbérer les échos des quatorze femmes disparues, des survivant·es et de leurs familles.

Les 6 décembre sont des césures.

Un déchirant héritage

Le 6 décembre 1989, je n’étais pas encore née. Ça n’empêche pas une douleur mordante de m’embrumer le cœur et l’esprit.

La génération qui m’a élevée est celle des survivantes de Polytechnique, des femmes qui investissaient plus que jamais des espaces réservés au masculin. Les témoignages et les récits du 6 décembre m’ont accompagnée dans mon cheminement. J’ai été nourrie de conversations féministes et j’ai vu notre perception de l’événement se préciser jusqu’au moment où nous avons collectivement osé désigner cette tuerie pour ce qu’elle est.

Un féminicide antiféministe dont ma génération connaît l’inéluctable traumatisme et porte aussi l’héritage.

Cette année, une constatation supplémentaire me bouleverse : je suis maintenant plus vieille que la vaste majorité des étudiantes qui sont tombées sous les balles ce jour-là. Je poursuis au-delà du point où elles ont été forcées de s’arrêter.

Je sais combien la vingtaine, dont elles n’ont pour la plupart connu que l’aube, est une décennie riche en expériences et en découvertes. Je goûte aux promesses que la trentaine laissait présager à celles qui, parmi les étudiantes des locaux C-230.4 et B-311, la frôlaient tout juste.

Ne jamais se taire

Je suis aussi hantée par un bref échange entre les étudiantes de Polytechnique et le tireur. Avant d’ouvrir le feu, il les a accusées d’être toutes féministes. Dans un documentaire produit par l’ONF sorti à peine deux ans après le drame, Nathalie Provost, survivante, raconte à la caméra, le regard aiguisé : « Je lui ai dit que ça n’avait pas de bon sens qu’il soit là, qu’on n’était pas des féministes, qu’on ne se battait pas contre les hommes, qu’on n’en voulait pas aux hommes, qu’on faisait juste prendre notre place. Puis il a tiré. »

Elles faisaient « juste » prendre leur place.

Dans le documentaire, Nathalie bouillonne de vie, de fougue et d’ambition. Comme ses collègues qui se trouvaient dans sa classe ce jour-là, on peut l’imaginer. Je me suis toujours demandé ce que j’aurais répondu si j’avais été à la place de ces jeunes femmes. Aurais-je nié mes convictions, eu la gorge nouée ou bien aurais-je, comme Nathalie Provost, osé répondre?

Certes, les définitions du féminisme ont continué de se moduler depuis 1989, mais tout du geste de Nathalie Provost irradie de liberté. Rétorquer à quelqu’un qui nous menace avec une arme à feu, c’est courageux et politique. C’est répondre au bâillonnement par la prise de parole, refuser de laisser libre-cours à la destruction. C’est annoncer qu’on ne va jamais se taire.

Mon vrai 8 mars

Alors le 6 décembre, c’est mon « vrai » 8 mars. J’exècre ce que l’on a fait de la Journée internationale des droits des femmes : les rabais, les fleurs, les chocolats. Tout ça m’agresse, même les publications mièvres de gars qui veulent dire merci aux femmes de leur vie. Ce n’est pas pour mal faire, je le sais.

Mais ce que l’anniversaire de la tuerie de Polytechnique a de plus à mes yeux, c’est que, loin des visées commerciales du 8 mars, il rappelle sombrement que la féminitude rime avec des combats constants. Je voudrais qu’on accorde davantage d’importance au 6 décembre, parce que ce ne sont pas des remerciements dont nous avons le plus besoin.

Je voudrais pouvoir déambuler le soir en toute insouciance, n’avoir jamais appris le truc des clés entre les doigts. Je voudrais ne pas avoir repéré les issues de secours des amphithéâtres lorsque je suis entrée à l’université. Je voudrais que cette pensée ne m’effleure plus, parfois, quand je me rends dans des événements féministes.

J’y tiens, à cette morosité que j’enfile par devoir cette journée-là. Mais mon cœur est aussi gonflé, en feu.

Le 6 décembre n’a rien à voir avec une lutte des sexes ou une ode sucrée dédiée aux femmes de nos vies. C’est un jour de deuil qui devrait être voué à une prise de conscience collective. Une journée qui servirait à réitérer haut et fort que nous refusons d’avoir peur. Que, oui, nous prenons fièrement notre place.

Il reste toujours la douleur

Les réflexions de Nathalie Provost, celles qu’elle a émises à l’époque comme les luttes qu’elle mène aujourd’hui, continuent de me rappeler qu’on n’a pas le droit d’abandonner.

Les défis que nous relevons, les plafonds de verre que nous faisons éclater, les ambitions dont nous nous nourrissons, nous devons nous en montrer dignes parce que des étudiantes de Polytechnique n’ont pas pu continuer de le faire. On leur doit cet appétit pour la vie.

Alors, oui, il pleut sur tous mes 6 décembre. Et j’y tiens, à cette morosité que j’enfile par devoir cette journée-là. Mais mon cœur est aussi gonflé, en feu. Je vis. J’avance.

Si je suis féministe et militante aujourd’hui, c’est en grande partie grâce à elles et pour elles. Geneviève Bergeron, Hélène Colgan, Nathalie Croteau, Barbara Daigneault, Anne-Marie Edward, Maud Haviernick, Barbara Klucznik-Widajewicz, Maryse Laganière, Maryse Leclair, Anne-Marie Lemay, Sonia Pelletier, Michèle Richard, Annie St-Arneault et Annie Turcotte résonneront toujours en moi. Leur absence ne sera jamais synonyme d’effacement.

« Juste prendre notre place », c’est bien là l’essence du féminisme. Les jeunes femmes de Polytechnique et leurs semblables l’incarnaient déjà en 1989.

Mais par-dessus tout, le 6 décembre, la place est pour elles.