Une femme travaillant de chez elle. | Photo : Pexels
Entrevue

Syndiquer les travailleur·euses autonomes

Contrairement aux idées reçues, les personnes qui font du travail autonome peuvent s’allier pour lutter contre la précarité – et elles ont déjà commencé à le faire.

Le Syndicat associatif des travailleur·euses autonomes du Québec (S’ATTAQ) se consacre à la défense des droits des personnes vivant cette condition d’emploi bien particulière. Quels sont les enjeux propres au travail autonome et quelles sont les stratégies d’organisation du S’ATTAQ pour y faire face?

À bâbord! s’est entretenu avec Selena Phillips-Boyle, officière au S’ATTAQ.

Quels sont les principaux mythes quant à la syndicalisation des travailleur·euses autonomes?

Selena Phillips-Boyle : Il y a de nombreuses faussetés qui circulent. On entend souvent qu’il est impossible de les syndiquer étant donné leur dispersion à travers différents milieux et différentes industries. C’est vrai que cette situation rend la syndicalisation plus difficile que pour des emplois salariés typiques, mais elle n’est pas impossible. Nous en sommes la preuve.

Il faut, en tant qu’officières et officiers syndicaux, faire preuve d’imagination et utiliser les leviers qui s’offrent à nous. Par exemple, dans le cas de celles et ceux qui exercent dans le numérique, il est aisé de trouver des données qui nous permettent de les identifier. La communication avec eux et elles s’en trouve simplifiée et nous pouvons alors mieux appliquer nos principes d’agitation, d’éducation, d’organisation et de syndicalisation.

Un autre mythe, c’est de penser qu’il y a de plus en plus de travailleur·euses autonomes au Québec alors qu’il n’en est rien. En fait, leur nombre est assez stable. On parle de 550 000 personnes.

Si, à une certaine époque, elles étaient surtout concentrées dans le domaine de l’agriculture, force est de constater qu’actuellement, elles œuvrent dans une multitude de secteurs professionnels. Il faut aussi savoir que des travailleurs·euses autonomes travaillent parfois dans plus d’un secteur ou dans plus d’une industrie à la fois.

Le statut des travailleur·euses autonomes est-il une fatalité ou un choix?

S. P.-B. : L’idée que les travailleur·euses autonomes choisissent leur statut relève aussi du mythe, en tout cas pour les membres de notre syndicat. Selon cette vision romancée, le travail automne est un travail idéal parce qu’il permet le choix de l’industrie pour laquelle s’effectue le contrat, le choix du lieu de travail, l’autonomie dans la détermination du nombre d’heures que la personne consacre et une grande flexibilité dans l’horaire de travail. À cette vision romancée s’ajoute l’idée généreuse que le travailleur ou la travailleuse autonome est libre puisque sans patron pour l’exploiter.

C’est ne pas prendre en compte que les conditions concrètes du travail autonome sont en elles-mêmes exploitantes!

Même certain·es travailleur·euses autonomes font semblant qu’elles ou ils choisissent librement leur statut. Pourtant, le travail autonome existe parce que les entreprises n’offrent pas de postes à temps plein ni à temps partiel, d’ailleurs. Le travail autonome, c’est une manière pour elles d’épargner de l’argent parce qu’elles n’ont pas à accorder de (bonnes) conditions de travail.

Elles ne donnent pas de vacances, pas plus que de congé maladie ni de congé parental : tout cela relève du privilège individuel. Les industries ne fournissent pas de local ni d’équipement de travail : la charge revient aux travailleur·euses de se les procurer.

C’est une conception du travail qui profite largement des éléments qui sont à la charge des travailleur·euses autonomes. Il s’agit vraiment d’une logique néo-libérale, à laquelle s’ajoute une condition salariale injuste. En effet, beaucoup de travailleurs et travailleurs autonomes ne gagnent pas plus que le salaire minimum, en tout cas chez nos membres.

Les conditions concrètes du travail autonome sont en elles-mêmes exploitantes!

Le travail autonome est la prochaine étape du capitalisme. La situation s’est gravement transformée avec cette pandémie qui a conduit plusieurs personnes à travailler plus à la maison, les rendant responsables de leurs outils de travail, et ce, sans que les salaires soient ajustés en conséquence.

Le carburant traditionnel du syndicalisme est (ou devrait être) la mobilisation de ses membres. Quelles stratégies de mobilisation avez-vous déployées ou comptez-vous déployer?

S. P.-B. : Au début de la pandémie, nos membres étaient mieux organisé·es que les autres étant donné qu’ils et elles avaient déjà l’habitude d’avoir un bureau à la maison, de travailler seul·es et à distance. Mais actuellement, c’est vraiment difficile. Les gens sont vraiment épuisés et les troubles de santé mentale sont nombreux.

À titre d’officière de mobilisation interne, je tente de redémarrer la mobilisation. Je propose aux membres des sessions de cotravail en ligne, des moments de lunchs communs et aussi des 5 à 7 à distance. Je tente d’organiser des événements à saveur plus sociale. Éventuellement, nous allons remettre sur pied des formations syndicales sur une base plus régulière.

Le plus important est d’abord de créer un sentiment d’appartenance entre les travailleur·euses autonomes, parce que le système capitaliste actuel les individualise tellement.

Toutefois, notre activité de mobilisation principale, c’est d’organiser des campagnes de syndicalisation dans des industries. C’est la base de notre action.

Dans un monde idéal, à quoi ressembleraient les normes du travail pour les travailleur·euses autonomes? Quelles sont vos inspirations en la matière?

S. P.-B. : Déjà, les normes du travail au Québec ne sont pas très généreuses pour les salarié·es, alors, pour les autonomes, elles sont tout à fait obsolètes. Il serait urgent de légiférer en premier lieu pour fixer un maximum de seize jours pour être payé·e comme c’est le cas pour les personnes salariées typiques.

La ville de New York est très inspirante pour la construction d’un modèle de travail autonome plus respectueux. Sa loi selon laquelle « freelance isn’t free » (le travail autonome n’est pas gratuit) est très inspirante pour notre syndicat. La loi y fixe un maximum de jours pour la rémunération et accorde un recours officiel si cette clause n’est pas respectée. Les personnes ne sont pas laissées à elles-mêmes comme c’est le cas pour nos membres lorsqu’il y a des litiges.

De plus, la loi new-yorkaise exige la signature d’un contrat pour tout mandat d’une valeur de plus de 800 $ US commandé par une entreprise à un·e travailleur·euse autonome. En outre, le programme prescrit un modèle de contrat ainsi qu’un recours officiel en cas de difficulté dans l’application des clauses du contrat type. En sachant que la plupart des travailleur·euses autonomes sont sans contrat officiel, en tout cas chez nos membres, cette loi prend tout son sens.

Déjà, les normes du travail au Québec ne sont pas très généreuses pour les salarié·es, alors, pour les autonomes, elles sont tout à fait obsolètes.

Nous sommes aussi inspiré·es par d’autres campagnes qui s’intéressent notamment à la santé et à la sécurité des travailleur·euses. Par exemple, avant 2019, les agences de placement n’avaient pas d’obligation de sécurité envers les travailleur·euses qu’elles plaçaient dans les industries et celles-ci n’en avaient pas non plus. Il y avait un grand vide. La sécurité des travailleur·euses qui avaient recours aux services de placement n’était absolument pas prise en compte. Grâce à la campagne du Centre des travailleur·euses immigrants (CTI), les lois ont changé.

Il est souhaitable que cette responsabilité à l’endroit de la sécurité s’applique à toutes les personnes qui occupent un emploi autonome, et non seulement aux personnes dans les agences de placement.

Finalement, dans un monde idéal, le travail autonome compterait pour le chemin d’immigration, ce qui n’est pas le cas actuellement. Le travail autonome n’est pas tenu en compte aux fins du statut d’immigration, ce qui est une injustice flagrante. Il est grand temps que le travail autonome cesse d’être invisibilisé.

Comment fonctionne le S’ATTAQ?

S. P.-B. : Le S’ATTAQ étant membre du syndicat international Industrial Workers of the World (IWW), il organise, depuis 2017, des campagnes de syndicalisation qui suivent les mêmes principes que l’organisation mère. Il s’agit de principes de base comme l’anticolonialisme, l’antiracisme, l’anticapitalisme et l’inclusion des personnes queers. Nous tentons aussi d’organiser des campagnes bilingues, même si la plupart de nos membres sont anglophones.

De plus, nous adhérons au principe de non-hiérarchie, ce qui fait que chaque membre peut apporter des idées et des projets et que chaque personne peut changer les orientations des campagnes d’organisation.

Quelles sont vos principales campagnes de syndicalisation?

S. P.-B. : Pour moi, le plus important était d’abord de créer un sentiment d’appartenance entre les travailleur·euses autonomes, parce que le système capitaliste actuel les individualise tellement. Or, plus nous sommes isolé·es, moins nous avons de pouvoir sur notre situation professionnelle.

Pour répondre à cet objectif, nous avons d’abord organisé différents projets, comme des sessions de cotravail entre travailleur·euses autonomes et des ateliers d’éducation populaire sur des sujets propres au travail autonome (rédaction de contrats, de demande de bourses, de rapport d’impôts, etc.). Le but de ces activités était de développer des liens entre les membres.

Puis, les premières campagnes de syndicalisation visaient les pigistes dans les domaines du journalisme, du jeu vidéo et du milieu des aides domestiques. Actuellement, nous tenons des campagnes dans l’industrie du sexe et une autre dans le milieu de la traduction.

Nous organisons aussi des actions directes comme Réclame ta paye ou Réclame ton respect en appui à des membres qui sont privé·es de leurs droits. Nous vous invitons à appuyer ces campagnes d’amélioration des conditions de travail.

Ce texte est d’abord paru dans le dernier numéro de la revue À bâbord!.

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