Coupe de bois près de Jump Lake, au sud-est de Nanaimo en Colombie-Britannique | Photo : David Stanley (CC BY 3.0)
Nouvelle
Source : La Sentinelle

L’industrie forestière émet-elle plus de GES que celle des sables bitumineux?

Les données canadiennes officielles sont opaques et sous-estimeraient les émissions de gaz à effet de serre de l’industrie forestière.

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Les organismes Natural Resources Defense Council et Nature Canada publient un rapport arguant que l’industrie forestière produit autant de gaz à effet de serre (GES) que l’exploitation des sables bitumineux.

Le premier est un organisme américain, l’autre canadien; les deux versions du rapport ne sont disponibles qu’en anglais. Nature Canada n’a pas répondu à la demande de La Sentinelle quant à une éventuelle traduction.

Les auteurs de Lost in the woods, Jennifer Skene et Michael Polanyi, reprochent au gouvernement canadien de ne pas rapporter correctement les émissions de gaz à effet de serre du secteur forestier et de ne pas être transparent à leur propos. Les données seraient dispersées et « le gouvernement utilise une terminologie confondante, trompeuse et inconsistante qui rend le calcul des émissions nettes encore plus difficile », dénoncent-ils.

Le gouvernement, ajoutent Skene et Polanyi, contrairement à son approche dans d’autres secteurs à hautes émissions, n’a pas articulé une stratégie claire pour réduire les émissions de ce secteur et se trouve à exempter l’industrie forestière de ses politiques climatiques.

Natural Resources Defense Council et Nature Canada demandent à Ottawa de rapporter de manière transparente les émissions de l’industrie forestière, de développer une stratégie pour les réduire et les règlementer et, enfin, de résoudre les biais, défauts et omissions du calcul des émissions forestières.

Selon leurs propres chiffres, les émissions nettes de l’industrie forestière étaient supérieures à celles des sables bitumineux pour chaque année entre 2005 et 2018.

Comment calculer

Xavier Cavard est membre du Centre d’études de la forêt et titulaire de la Chaire de recherche UQAT-MFFP sur la gestion du carbone forestier. Le cœur de la controverse, analyse-t-il, est que les groupes environnementaux considèrent que pour faire le calcul du carbone, il ne faut considérer que la surface qui a été coupée alors que le gouvernement canadien base ses données sur l’ensemble de la forêt aménagée.

« (…) Ils disent que tout le carbone absorbé par cette forêt primaire ne devrait pas compter dans le bilan puisqu’on n’y a jamais touché, souligne Xavier Cavard […] On peut effectivement se demander pourquoi on l’inclut. C’était une décision politique de l’ONU pour la comptabilisation. »

Selon lui, aucune méthode de calcul n’est parfaite. « Ça dépend toujours de l’objectif poursuivi, explique-t-il. La méthode de calcul fixée par le gouvernement d’une part respecte la convention-cadre des Nations Unies. On ne peut pas accuser [le gouvernement canadien] de malhonnêteté par rapport à ça. La méthode de calcul est-elle parfaite? Pas nécessairement. […] Tout le carbone absorbé par ces peuplements qui n’ont pas été coupés, est-ce qu’on les prend en compte dans notre calcul du bilan de l’industrie forestière ou pas? Il peut y avoir des arguments dans les deux sens. Mais si on veut aménager nos territoires forestiers de façon durable, il faut s’assurer qu’on ne récolte pas plus de carbone que ce qui est absorbé par le territoire. Alors ce n’est pas une mauvaise approche de considérer l’ensemble du territoire même s’il n’a pas été coupé. »

Le modèle scandinave

Le rapport de Nature Canada et du Natural Resources Defense Council a soulevé l’ire de l’Association des produits forestiers du Canada (APFC) et du Conseil de l’industrie forestière du Québec (CIFQ). Les deux l’ont qualifié de trompeur et le président de l’APFC, Derek Nighbor, a utilisé le terme anti-canadien.

Dans son communiqué à forte saveur économique, M. Nighbor affirme que la Finlande et la Suède récoltent six à huit fois plus de bois par hectare de forêt que le Canada. « En même temps, souligne-t-il, l’augmentation annuelle nette du carbone stocké dans la forêt suédoise est si importante qu’elle réduit les émissions nationales de GES de 70 %. » M. Nighbor demande d’ailleurs à Ottawa de suivre l’exemple de ces pays.

Perte de biodiversité

Xavier Cavard se montre circonspect face aux propos de l’APFC. « Je peux comprendre que ça puisse être un modèle pour les producteurs forestiers, parce que c’est une sylviculture pure et dure. […] Ce n’est pas un modèle facilement exportable au Canada parce que, ici, la forêt est publique. Ça pourrait être intéressant sur une petite partie des surfaces et permettre de diminuer la pression sur le reste. »

Le titulaire de la Chaire de recherche UQAT-MFFP sur la gestion du carbone forestier rappelle cependant que les forêts de Suède et de Finlande sont très artificialisées et ont perdu une grande partie de leur biodiversité.  

« Ce sont des champs d’arbres, dit-il, avec […] très peu de résilience face aux changements climatiques. Ils font beaucoup de projets de recherche sur comment réintroduire la biodiversité. C’est très difficile. Une fois qu’on l’a perdue, c’est compliqué. On a encore de la biodiversité. On a quelque chose à protéger et c’est important. »

Pour remplacer l’acier

« La forêt et le bois sont des outils essentiels pour lutter contre les changements climatiques, clame le président-directeur général du CIFQ, Jean-François Samray. Les entreprises forestières québécoises et leurs travailleurs aménagent et récoltent la forêt de façon durable, comme le recommande le GIEC. Ils travaillent au quotidien pour s’assurer que cette ressource renouvelable maximise son plein potentiel en matière de stockage carbone, mais également pour que le bois puisse remplacer des produits à forte intensité d’émissions de GES comme l’acier. »

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