Analyse
Source : PressProgress

Pierre Poilievre a beau se dire l’allié des travailleurs, il les attaque depuis des années

Le discours de Pierre Poilievre voulant qu’il soit l’allié des travailleur·euses contredit son long bilan en matière de division des travailleur·euses et des syndicats, disent les experts.

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Le nouveau chef du Parti conservateur du Canada (PCC), Pierre Poilievre, a ardemment milité pour l’adoption de lois pour le « droit au travail » à l’états-unienne. Il a aussi défendu le programme des travailleurs étrangers temporaires à titre de ministre de l’Emploi et du Développement social sous Stephen Harper.

Tout au long de sa campagne à la chefferie du PCC, Poilievre a clamé son soutien aux travailleur·euses et a déclaré qu’il avait leur appui, mais sans offrir de preuves tangibles.

« Les travailleurs sont enthousiastes devant ma campagne », déclarait Poilievre sur Twitter plus tôt cette année.

Le politicien de carrière a aussi répondu aux critiques comme quoi sa campagne faisait la promotion des théories du complot en affirmant qu’il défend la « classe des travailleurs » contre les « élites » comme les « politiciens et les banquiers ».

« Les travailleurs sont dans leur plein droit d’exiger des augmentations de salaire pour faire face à la flambée du prix des aliments, des maisons et de l’essence », tweetait Poilievre le jour de la fête du Travail. « Soyons un pays qui rend à ses travailleurs le contrôle sur leur vie. »

Attaques répétées contre les droits syndicaux

Au Canada, les travailleur·euses syndiqué·es gagnent en moyenne des salaires plus élevés que les non-syndiqué·es, en raison des conventions collectives qui obligent les employeurs à négocier les salaires et les avantages sociaux.

Les travailleur·euses syndiqué·es sont aux premières lignes dans la lutte pour d’importantes augmentations salariales dans un contexte de flambée de l’inflation. À cela s’ajoute le nombre croissant de jeunes travailleur·euses canadien·nes qui s’intéressent au mouvement syndical et qui lancent des campagnes de syndicalisation chez Starbucks, Indigo ou encore Sephora.

Pourtant, Pierre Poilievre s’est vivement opposé à l’adoption d’une loi visant à restaurer le système d’accréditation syndicale par obtention de signatures de la majorité des travailleur·euses, un système qui facilite la syndicalisation. Il appuyait plutôt un processus en deux étapes qui donne à l’employeur plus de temps pour s’immiscer dans une campagne de syndicalisation.

Des employeurs de partout au Canada versent des millions $ à des avocats, des consultants et des firmes de sécurité spécialisés en démantèlement syndical pour saboter les campagnes de syndicalisation.

Sous le gouvernement Harper, Poilievre était l’un des défenseurs les plus acharnés de la loi antisyndicale C-377. Ce projet de loi, vraisemblablement inconstitutionnel, visait à obliger les organisations syndicales canadiennes à rendre publiques leurs finances internes, une règle à laquelle n’auraient pas été soumises les grandes entreprises.

« Poilievre, c’est un mélange de populisme de droite, de nationalisme économique et de libertarianisme. Ça se reflète dans son legs et dans ses politiques en matière de travail. »

Simon Black, professeur en études du travail à l’université Brock

Poilievre souhaite aussi l’adoption de lois de style « droit au travail » au Canada. Ces lois sont connues pour affaiblir le mouvement syndical en compliquant la collecte des cotisations des membres servant à financer le processus de négociation collective. Les salaires et les avantages sociaux sont en moyenne inférieurs dans les États où des lois de type « droit au travail » sont en vigueur.

« Je suis le premier politicien fédéral à militer en ce sens », déclarait Poilievre en 2013 à propos de l’adoption de ce genre de lois au Canada. « Je ferai ma part pour voir cela se réaliser au niveau fédéral. J’encourage les gouvernements provinciaux à faire de même. »

En 2012, Poilievre a mené une campagne pour permettre aux employé·es du secteur public de ne pas payer leurs cotisations syndicales. Cette proposition s’attaquait à la formule Rand, un élément du droit du travail découlant d’une décision de la Cour suprême qui permet aux syndicats de prélever les cotisations.

« Poilievre, c’est un mélange de populisme de droite, de nationalisme économique et de libertarianisme. Ça se reflète dans son legs et dans ses politiques en matière de travail », a affirmé Simon Black, professeur en études du travail à l’université Brock, interrogé par PressProgress.

« C’est pourquoi il peut dire qu’il faut “reconnaître et récompenser le travail en le rémunérant” tout en passant sous silence que le premier véhicule d’amélioration des conditions de travail, ce sont les syndicats. »

Quand le libertarianisme rencontre la xénophobie

« Poilievre est connu pour avoir appuyé des lois antisyndicales et de style “droit au travail”, dont les origines racistes remontent à l’époque du régime Jim Crow dans les États du Sud des États-Unis », ajoute Black.

Les lois « droit au travail » ont été promues pour la première fois dans les États-Unis des années 1930 par Vance Muse, homme d’affaires texan et suprémaciste blanc. Pour Vance Muse, l’avantage des lois « droit au travail » était de donner aux travailleur·euses blanc·hes un moyen de refuser l’adhésion syndicale et, du même coup, d’éviter de s’associer avec des travailleur·euses noir·es.

Dès 1964, Martin Luther King Jr. considérait les lois « droit au travail » comme une menace au mouvement des droits civiques et à l’obtention de bons emplois. « Dans notre glorieuse lutte pour les droits civiques, ne soyons pas bernés par les faux slogans comme “droit au travail” », disait-il. « Cette loi vise à nous priver de nos droits civiques et de nos droits à l’emploi. »

Poilievre a aussi employé une rhétorique xénophobe, prétendant que les travailleur·euses migrant·es « étranger·ères » volent les emplois des travailleur·euses canadien·nes et causent une baisse des salaires.

Poilievre était ministre de l’Emploi et du Développement social du gouvernement Harper lorsque des milliers de travailleur·euses migrant·es ont vu leur permis de travail expirer en 2015, les forçant à quitter le pays ou à y demeurer en tant que travailleur·euses sans papiers.

« C’est pour cette raison qu’on les appelle des travailleurs étrangers temporaires », déclarait Poilievre en 2015 au sujet des déportations annoncées.

Des défenseur·euses des droits des migrant·es ont dénoncé cette rhétorique xénophobe qui créait la division entre les Canadien·nes et les travailleur·euses migrant·es.

« Si, par le passé, on pouvait lire des unes de journaux racistes comme “les immigrants volent les jobs des Canadiens”, aujourd’hui, on lit “Les travailleurs étrangers volent les jobs des Canadiens”. C’est quoi, la différence? », écrivait en 2014 Syed Hussan, organisateur pour l’Alliance des travailleurs migrants pour le changement.

« Le plein statut d’immigrant pour tous et des droits entiers pour tous les travailleurs, c’est la seule façon d’aller de l’avant. Il faut résister aux efforts visant à diviser les personnes sans emploi, migrantes et pauvres. »

Devant les avenues limitées menant à la résidence permanente et les permis de travail rattachés aux employeurs, des travailleur·euses migrant·es ont comparé le programme des travailleurs étrangers temporaires à de « l’esclavage systémique ».

De grandes campagnes organisées par des défenseur·euses des droits des migrant·es font pression sur l’actuel gouvernement libéral pour que ce dernier mette en place un programme de régularisation. Ce programme pourrait permettre à plus d’un demi-million de travailleur·euses migrant·es et sans papiers de recevoir la résidence permanente.

Poilievre s’est porté à la défense de sa gestion du programme des travailleurs étrangers et des déportations : « En général, nous avons pris les bonnes décisions en ce qui concerne le programme, et nous allons continuer ainsi. »

Cet article est d’abord paru en anglais sur PressProgress. Traduction par Miriam Hatabi.