L’art de surfer sur les vagues de chaleur

Nos grands médias continuent de donner la parole aux chantres du développement économique soutenu qui nous a pourtant conduits dans le cul-de-sac environnemental actuel. C’est le cas d’un texte paru récemment dans la section Débats de La Presse, « Les vagues de chaleur, la croissance et le climat », signé par Vincent Geloso, professeur adjoint à la Mason University en Virginie et chercheur associé à l’Institut économique de Montréal.

En partant des données du GIEC qui établissent une baisse du taux de mortalité associé aux vagues de chaleur dans le monde malgré une hausse de la fréquence et de l’intensité de ces événements au cours des dernières années, l’auteur en déduit que la croissance inhérente au système capitaliste demeure garante de l’amélioration des conditions de vie et de survie de l’humanité.

M. Geloso illustre son propos en prenant comme référence l’été 1936, où une vague de chaleur record avait déferlé sur la majeure partie des États-Unis et à laquelle 5000 décès sont directement attribuables. Ce qui équivaut à 39 morts par million d’habitants. Par comparaison, les statistiques indiquent que les cinq plus récentes vagues de chaleur chez nos voisins du sud ont provoqué entre 64 % et 91 % moins de morts. « Des gains phénoménaux », commente-t-il.

Le chercheur observe que cette tendance semble se confirmer au sein d’autres pays et que « les gains semblent particulièrement importants lorsque les revenus augmentent dans les pays les plus pauvres ».

Faut-il s’en surprendre? Il est évident que vous souffrirez et mourrez moins directement de la chaleur si vous avez accès à la climatisation à la maison, de même que sur les lieux de votre travail et dans les magasins que vous fréquentez. Sans oublier dans votre voiture particulière, souvent utilisée en solo.

L’usage de plus en plus répandu de ce refroidissement artificiel accentue par contre le problème du réchauffement de l’atmosphère, et par ricochet les difficultés d’approvisionnement en énergie qui affectent déjà plusieurs pays d’Europe et d’Asie.

Une rhétorique fallacieuse

L’accession d’un nombre grandissant de citoyen·nes à un meilleur revenu et par conséquent à une consommation accrue de biens énergivores comme les appareils de climatisation améliore leur confort à court terme tout en accélérant la détérioration de nos écosystèmes. Geloso le reconnaît du bout des lèvres, mais continue de prétendre que les avantages immédiats que procure l’enrichissement des individus surpassent les effets délétères.

Il n’existe pourtant pas de solutions technologiques susceptibles de régler rapidement les problèmes engendrés par un siècle d’expansionnisme industriel destructeur.

Les poussées de chaleur tuent maintenant davantage à travers une succession de cataclysmes naturels à l’échelle planétaire : sécheresses, inondations, feux de forêt, perte de la biodiversité, déclin des insectes pollinisateurs, crises sanitaires, famines, pénuries d’eau potable.

L’Agence France-Presse rapportait en décembre dernier que la société d’assurance Swiss Re, la deuxième en importance au monde, estimait à 320 milliards $ le coût des dix catastrophes météorologiques les plus importantes survenues en 2021, un montant en hausse de 24 % par rapport à 2020.

Le Canada commence à y goûter alors que le Québec demeure encore relativement épargné. Les pays les plus pauvres sont les plus affectés, eux qui ont pourtant le moins contribué aux causes profondes de l’augmentation des GES.

Une intervention malencontreuse à plus d’un titre

Le 28 juillet marquait le Jour du dépassement 2022, une date calculée par l’institut de recherche Global Footprint Network en fonction de la limite des ressources terrestres que l’humanité ne devrait pas dépasser. La ligne rouge à partir de laquelle nous commençons à vivre à crédit en grugeant notre capital.

Cette date fatidique tend à avancer d’année en année, exception faite de 2020 en raison du ralentissement économique causé par la pandémie de COVID-19.

Paru 48 heures à peine après ce Jour du dépassement, l’article de Vincent Geloso pouvait difficilement tomber plus mal.

La Presse n’a malheureusement publié aucune réplique qui eût permis de faire contrepoids à cet impair. Je peux cependant certifier que la direction du journal en a reçu au moins une dès le lendemain de la parution de l’article en question. À quelques détails près, il s’agit du texte que vous venez de lire.

Clément Fontaine est journaliste indépendant et membre du Regroupement Des Universitaires.