Pap test : le walk of shame de l’utérus

Il y a quelques semaines, comme bon nombre d’orphelines de médecin de famille, je me suis entassée avec des centaines de mes semblables dans un sous-sol d’hôpital pour bénéficier d’un test Pap à la chaîne. La clinique sans rendez-vous à laquelle je me suis rendue, comme bien d’autres qui sont régulièrement mises sur pied dans plusieurs régions du Québec, a été organisée par des résidents et des résidentes soucieux​​·ses du manque de ressources pour le dépistage du virus du papillome humain (VPH) et du cancer de l’utérus.

Devant l’enceinte de l’hôpital, familière avec la procédure, j’envoie un texto à une amie lui proposant de m’attendre tout près, croyant à tort que cela ne prendra que quelques minutes, une heure tout au plus. En entrant, je suis estomaquée lorsque mon regard se pose sur l’interminable file d’attente éclairée au néon blafard : un cortège féminin serpente sur plusieurs dizaines de mètres.

Je suis frappée de plein fouet par le grave constat que tellement de femmes n’ont pas accès à des soins de prévention cruciaux. 

La honte

Dans la file, le cœur gros, je ne peux m’empêcher d’entendre les conversations de mes comparses. Outre les remarques à propos du délai d’attente, une phrase me frappe plus particulièrement. Un peu à la rigolade, une jeune femme laisse échapper qu’elle se sent dans un walk of shame. Une procession de la honte. Ça me fait l’effet d’un coup de poing au ventre. La honte de quoi? De se préoccuper de sa santé ou… simplement d’avoir un utérus?

Il n’empêche qu’elle n’a pas tort : comment peut-on prétendre à une transformation de la connotation du féminin, comment inculquer que nos corps n’ont rien de dégoûtant ni d’humiliant, tandis qu’il y a quelque chose de douloureusement dégradant à devoir se réunir par centaines, cachées sous terre, pour quémander des services de base?

Pour ça aussi, il est grand temps que la honte change de camp.

Si cet aveu me bouleverse immédiatement, c’est aussi parce que moi, au contraire, au creux de cet essaim d’inconnues, je nous trouvais immensément cool et audacieuses. Nous étions en train de braver l’absence de ressources nous étant destinées. Nous nous préoccupions de notre bien-être. Plusieurs s’y étaient même rendues avec des amies ou entre mère et fille, et j’ai été prise d’une bouffée d’affection pour cette mobilisation sororale. Ce jour-là, nous n’avons pas seulement été réunies en raison du mépris systémique entretenu à l’égard de notre santé, mais surtout, par notre prise d’action.

Des bonnes nouvelles?

Autour de nous, dans une étrange chorégraphie empressée, les médecins fourmillent. Une fois dans la salle de consultation, complicité avec le gynécologue : on essaie de part et d’autre de procéder le plus rapidement possible pour que le plus grand nombre puisse bénéficier d’un de ces rares et précieux examens. C’est un test Pap éclair, les médecins accueillent une nouvelle patiente environ toutes les trois minutes.

Trois minutes.

A-t-on socialement renoncé à accorder trois minutes aux personnes dotées d’un utérus?

Justement, nous avons appris la semaine dernière que le ministère de la Santé préparait une refonte du dépistage du VPH. On annonce un nouveau test à la fois différent, plus fiable et moins intrusif. On évoque même la possibilité de réaliser un autoprélèvement à la maison. Bien que ces nouvelles semblent a priori encourageantes, demeurons toutefois vigilant·es pour nous assurer que cette annonce ne masque pas une abdication à l’idée d’accroître les ressources disponibles.

Le pouvoir de la remise en question

On a par ailleurs appris avec satisfaction, à la fin du mois de mai, que la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ) allait désormais couvrir l’hormonothérapie bio-identique pour soulager certains symptômes de la ménopause.

C’est la diffusion de la série documentaire portée par Véronique Cloutier, Loto-Méno, qui a instigué cette avancée majeure. Que la femme la plus glamour du Québec ait parlé de ses problèmes de sécheresse vaginale à heure de grande écoute a quelque chose de foncièrement fabuleux.

En se confiant de manière décomplexée, Véro a permis à une pléiade de femmes de libérer leur parole à leur tour, d’oser aborder leurs propres problèmes de santé avec leurs proches et, surtout, elle leur a donné l’impulsion de poser des questions à leur médecin.

Par-dessus tout : les femmes se sont mises à exiger des réponses. Devant l’avalanche d’interrogations, les médecins ont dû aller chercher la formation nécessaire et le système de santé s’est repenché sur la question.

En entrevue avec Véronique Cloutier, le ministre de la Santé Christian Dubé avoue que la problématique soulevée dans Loto-Méno a permis de le sensibiliser. Du tac au tac, l’animatrice chevronnée rétorque : « J’espère bien : ça concerne 2,4 millions de femmes au Québec! » Le ton de Véro laisse poindre une indignation légitime : quand des questions de santé touchent une si importante proportion d’une population, il s’agit de véritables enjeux de santé publique.

Les corps exclus

Les rouages de nos corps ne sont pas trop mystérieux ni trop complexes pour qu’on investisse temps et argent pour parvenir à les comprendre. La ménopause, l’endométriose, l’accès à la pilule abortive, le dépistage de cellules cancéreuses de l’utérus sont autant de problématiques à ne plus reléguer au fond de nos tiroirs à sous-vêtements. À ne plus associer à quelque chose de ridicule ou de honteux, dont on ne se parlerait qu’à voix basse au creux des dédales d’un hôpital vieillissant.

Prenons acte, par ailleurs, que les enjeux en lien avec le VPH et l’utérus ne touchent pas exclusivement des femmes, mais aussi des personnes non binaires et des hommes trans, et que les instances médicales marginalisent aussi depuis trop longtemps de nombreux types de corps. Par exemple, plusieurs personnes gaies, grosses ou racisées rencontrent également leur lot de défis lorsqu’il s’agit d’obtenir des soins dans un climat de respect et de dignité.

Interrogeons avec retentissement la manière dont le système néglige la santé d’une aussi vaste quantité de personnes, et n’exigeons rien de moins de sa part que la rigueur et la sollicitude qu’il nous doit.

Anne-Sophie Gravel

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