Maisons des aînés : encore de la poudre aux yeux

Au sortir d’une véritable tempête philosophique et médiatique causée par le cafouillage épique de la CAQ en matière de gestion pandémique, la ministre Marguerite Blais ne cesse ces jours-ci de vanter les fameuses « Maisons des aînés » (MDA), question de redorer l’image de son employeur auprès de l’électorat vieillissant. Ces institutions seront destinées aux personnes vieillissantes en perte d’autonomie et les « Maisons alternatives » (MA), aux personnes en situation de handicap et de neurodiversité.

Les représentations infographiques, n’ayant d’égales que les fabulations lysergiques associées au troisième lien, nous transportent dans un espace californien, à l’architecture lumineuse, spacieuse, postmoderne et lisse, à la façon d’un condo ou d’une succursale de banque rénovée : MDA/MA, nouvel acronyme du bien-être, promis au quatrième âge via Indesign?

Quelques dissonances

Difficile de s’opposer à la philosophie mise de l’avant par le gouvernement Legault dans un document d’orientation publié par le ministère de la Santé et des Services sociaux en 2021 : « Sur le plan organisationnel, les établissements de soins de longue durée doivent adopter un virage. En effet, ils doivent passer d’un modèle institutionnel guidé par des considérations administratives à un modèle axé sur les choix et les préférences des résidents et de leurs proches ». Selon le même document, une personne qui travaillera dans ces institutions « donne priorité à la satisfaction de la personne hébergée et non à la satisfaction du travail dans la réalisation de ses tâches ».

Par contre, on se demande bien comment, dans un contexte d’épuisement rampant où les infirmières quittent le réseau de la santé et des services sociaux, le gouvernement réussira à implanter cette approche dite patient-centered, de surcroît en contexte de management « Lean ». La haute direction viendra changer des couches et donner des bains à 180 000 $ par année?

S’il faut le rappeler, le problème de main-d’œuvre précède de loin la pandémie : « Radio-Canada a amplement documenté le manque criant de personnel dans les CHSLD ces dernières années » (2018). Bref.

Écouter les besoins d’un·e patient·e avec rigueur et soin prend du temps, parfois plusieurs heures par jour en soins de fin de vie. Ce que le réseau n’offre pas, ou très peu. Ceci expliquant cela, les conditions de travail ne sont assurément pas respectueuses de la dignité des travailleur·euses et sont productrices de souffrance soignante, tel que je l’ai moi-même documenté.

Pourquoi, dans ce contexte, se vanter de vouloir offrir – sur papier – des soins cadillac à très petite échelle, à coût élevé pour le gouvernement et les contribuables, dans des lieux aux apparences de Van Houtte?

Photo-op. La gestion de la santé comme image marketing : la conférence de presse va bénéficier d’un beau backdrop durant les élections.

Pendant ce temps, le gouvernement peine encore à expliquer comment sa propre structure bureaucratique et ses propres décisions ont facilité – par inertie et mauvaises décisions – la mort de milliers de personnes vieillissantes pendant la pandémie, qui n’est d’ailleurs pas terminée. Depuis le début de l’année 2022, plus de 3500 personnes sont mortes de la COVID-19 au Québec. 

La CAQ a promis une solution miracle en 2018 – sans grands détails dans son programme électoral – et ira jusqu’au bout, ne serait-ce que pour cocher une case.

Solution miracle ?

Une idée qui coûtera cher, pour rajouter seulement 2600 places d’ici septembre 2022. Le coût moyen d’une MDA : 44 millions $ par établissement, pour un total estimé de 2,4 milliards $, soit entre 600 000 $ et 1 million $ par place. Un chiffre qui risque de gonfler encore après les dépassements de coûts dus à l’inflation. En 2018, Radio-Canada avait calculé que pour combler les besoins prévus en centres hospitaliers de soins longue durée d’ici 2038, 75 000 places devraient être construites, au bas coût – pré-pandémique, pré-ruptures dans la chaîne d’approvisionnement, pré-guerre en Ukraine – de 20 milliards $. « Non, je ne suis pas d’accord avec ce chiffre-là », avait répondu Legault en conférence de presse, mis devant le calcul. Le comptable agréé en chef a-t-il un autre calcul à nous proposer ?

3846 personnes seraient aujourd’hui en attente d’une place en CHSLD, principalement des personnes vieillissantes en perte d’autonomie nécessitant plus de 3,5 heures de soins actifs par jour. On peut présumer que les MDA/MA viendront réduire une partie de cette liste d’attente, qui restera tout de même importante, mais qui augmentera inexorablement avec le vieillissement démographique.

La Vérificatrice générale vient justement de rendre un rapport où elle affirme que « les aînés en grande perte d’autonomie n’auront pas tous accès à des soins de longue durée publics dans les prochaines années ni à une intensité de services suffisante » si des investissements majeurs et efficaces ne sont pas prévus.

Or, ce n’est là que la pointe de l’iceberg en matière de besoins chez les personnes vieillissantes québécoises. Ces derniers changent constamment, même au sein d’une trajectoire individuelle, et se déploient souvent sur un continuum. Comme le mentionnait Guillaume Hébert de l’IRIS dans une note de 2017, en 2021-2022, seulement 6,6 % des besoins en soins à domicile au Québec seraient comblés, laissant sans services 115 000 personnes avec incapacités moyennes ou sévères. 

Et encore, on ne parle même pas de la vétusté du cadre bâti existant en CHSLD. Selon un article de 2020 signé par Thomas Gerbet, 101 CHSLD seraient en mauvais ou très mauvais état au Québec, abritant pas moins de 8000 personnes. 

« C’est une suggestion, [a affirmé François Legault]. C’est un modèle où on montre qu’on souhaite que les personnes âgées soient plus près de la population, que ce soit moins des bâtisses en hauteur avec des corridors étroits. […] On veut que ce soit beau. »

Quant à savoir si ces infographies respectent le code du bâtiment, M. Legault a répondu : « Je pense que oui. »

En somme, on se dirige tout droit vers une catastrophe annoncée, ce qui ne devrait surprendre personne, sauf peut-être les caquistes.

Disons que l’esprit du temps va dans un autre sens, pour rester poli. Suite à son enquête sur la première vague de la pandémie, la coroner Géhane Kamel propose littéralement d’abolir les CHSLD privés en les conventionnant, tout en recommandant au gouvernement de développer massivement les soins à domicile.

Nous sommes donc en droit de nous demander pourquoi nous nous butons constamment, depuis des décennies, de rapports en mémoires oubliés, à ce refus obstiné de doter le Québec d’une première ligne forte, communautaire, intégrée, flexible. Il semble si simple de construire des amas fragiles de verre et d’aluminium, mais tellement compliqué de donner des soins actifs et de confort. Ce paradoxe majeur, qui n’a rien d’un hasard, fera l’objet d’une autre chronique…

Julien Simard

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