Elle est où, la gauche québécoise? La loi 96 et l’héritage du printemps érable

L’adoption de la loi 96 sur la langue française constitue une attaque contre plusieurs droits fondamentaux. En soutenant cette dérive populiste, une certaine gauche québécoise trahit ses idéaux.

En 2012, enceinte de mon premier enfant, j’ai participé aux manifestations du printemps érable. Mon conjoint et moi avons défilé nuit après nuit, casseroles en main, aux côtés de ses enfants. Âgés de dix et douze ans à l’époque, ils étaient particulièrement ravis de pouvoir sacrer devant leurs parents en chantant : « La loi spéciale, on s’en câlisse! » 

Alors que le printemps érable fut déclenché par une grève étudiante dénonçant la hausse des frais de scolarité, il a rapidement donné lieu à un mouvement plus large réclamant le respect des droits fondamentaux, en particulier les libertés d’expression et d’association. Le résultat était pour le moins étonnant : une masse citoyenne importante manifestant presque tous les soirs, beau temps mauvais temps, et contestant ainsi les mesures répressives du gouvernement libéral.

Dix ans plus tard, je m’inquiète pour l’avenir de mes enfants. Je ne voudrais certainement pas leur léguer une société qui vit bien avec des attaques sur nos droits comparables à celles conçues par le gouvernement de l’époque.

Or, par leur acquiescement à la loi 96 aujourd’hui, bon nombre de militant·es du printemps érable, dont des leaders comme Gabriel Nadeau-Dubois, trahissent l’esprit de leur mouvement.

La société québécoise assiste en ce moment à un effort législatif autoritaire, orchestré par des populistes pour des fins vraisemblablement électoralistes. Quoi qu’il en soit, nous semblons prêts à brimer les droits des personnes vulnérables et de nos jeunes étudiantes et étudiants. Pendant ce temps, la gauche québécoise, héritière de ce mouvement, sur laquelle nous devrions compter pour défendre nos droits contre de telles dérives, fait comme si de rien n’était. 

Suspendre l’État de droit

La première cause d’alarme est l’invocation, pour la deuxième plutôt que la première fois par la CAQ, de la clause nonobstant, qui vise à suspendre partiellement l’application des chartes des droits québécoise et canadienne en ce qui a trait à la nouvelle loi. Conséquemment, ses dispositions ne seront pas contestables devant les tribunaux en vertu de ces chartes. Comment pourrions-nous rester les bras croisés, surtout au dixième anniversaire du printemps érable, pendant qu’on adopte une loi qui interdit de façon préventive ce type de contestation, le fondement même d’un État de droit?

Or, le gouvernement caquiste laisse entendre ainsi que la loi ne résisterait pas autrement devant les tribunaux. Il n’y a là rien d’étonnant, puisqu’on y donne notamment à l’Office québécois de la langue française (OQLF) les pouvoirs de perquisition et de saisie, sans l’autorisation préalable d’un juge. Les inspecteurs de l’OQLF auront alors plus de pouvoirs que la police. 

Attaques contre les Autochtones, les immigrant·es, les étudiant·es

Les héritier·ères du printemps érable devraient aussi s’alarmer du processus qui a donné lieu à plusieurs des dispositions de la nouvelle loi, apparemment conçues dans les coulisses, à la volée, sans aucune consultation des acteur·trices concerné·es.

Par exemple, il risque de nuire aux communautés autochtones, qui réclament une exemption. Et comment pouvons-nous le leur reprocher? Elles ne peuvent s’empêcher d’y voir, avec justesse, une autre tentative d’assimilation culturelle.

Ensuite, la nouvelle loi risque aussi de précariser l’accès des patient·es, surtout celles et ceux récemment immigré·es, aux soins de santé. Les médecins et les défenseur·es des droits des immigrant·es ont récemment joint leurs voix à une contestation provenant de plusieurs coins de la société civile, contrarié·es par les graves conséquences potentielles pour les nouveaux et nouvelles arrivant·es. 

Tout comme les libéraux l’avaient tenté en 2012, les caquistes – et  le Ministre de la justice lui-même! – s’ingèrent directement dans l’enseignement supérieur, sans souci pour les étudiant·es ou les enseignant·es, ni pour ce que ces dernier·ères réclament ou pensent. La Fédération des cégeps, les syndicats et les étudiant·es crient au scandale, inquiet·ètes du manque de consultation du milieu collégial. Ils et elles craignent des effets potentiellement dévastateurs dans leur réseau : pour les enseignant·es qui pourraient perdre leur emploi, pour les étudiant·es qui se verront privé·es d’un choix important à l’aube de leur vie adulte, et j’en passe.

Si les grèves étudiantes du printemps érable visaient à assurer l’accès à l’éducation, à sécuriser un meilleur avenir pour les jeunes du Québec, pourquoi les mêmes groupes ne manifestent-ils pas maintenant, alors que la loi 96 met ces valeurs en péril?

L’esprit du printemps érable, ce grand mouvement auquel je suis encore fière d’avoir participé, devrait nous pousser à dénoncer cette loi. Défendons plutôt le respect et la protection des droits les plus sacrés d’une société qui se veut libre et bienveillante.

Il existe de meilleures façons de protéger et de promouvoir le français, sans empiéter sur ces droits : en injectant des ressources dans les écoles primaires et secondaires, en offrant des meilleures formations aux nouveaux et nouvelles arrivant·es, en prévoyant plus d’orthophonistes dans les écoles et en soutenant les secteurs artistique et culturel du Québec, pour ne nommer que quelques idées. 

Si l’une des leçons du printemps érable fut que les Québécois·es se soucient profondément des droits fondamentaux, nous avons le devoir de suivre son exemple aujourd’hui.

Marie-Josée Lavigne est professeure et mère de quatre enfants

Marie-Josée Lavigne

Plus d'articles

La page a été ajoutée à vos marque-pages.
La page a été supprimée de vos marque-pages.