Pourquoi les médias sont-ils obsédés par la finance personnelle ?

Depuis plusieurs années, la finance personnelle s’est imposée comme étant l’un des sujets les plus couverts par les médias de masse. En feuilletant un journal, il est de moins en moins rare de tomber sur un article du type « comment choisir le bon REER » ou encore « comment accéder à la propriété par des placements judicieux ». La plupart des grands médias, comme Le Devoir, La Presse ou L’Actualité ont des sections réservées uniquement à ce mot-clé, et la popularité d’une personnalité publique comme le comptable Pierre-Yves McSween n’est qu’un exemple de la montée en puissance de ce sujet. 

L’idée derrière l’ébullition du secteur de la finance personnelle est que les lecteurs et les lectrices seraient assoiffés de « littératie économique ». En effet, bon nombre de personnalités publiques, dont des directeurs de grande entreprise comme Alain Bouchard de Couche-Tard, estiment que les Québécois et les Québécoises sont des illettrés en matière économique et que la finance personnelle serait un moyen efficace pour sortir de ce marasme. Un récent article du Soleil disait que « le niveau de connaissances en finances personnelles devient acceptable lorsque le sentiment de peur à l’idée de s’en occuper a disparu », dans le sens que commencer à lire sur le sujet serait l’équivalent de sortir de la caverne de Platon. 

Où est passé le beat travail ?

J’aimerais émettre une hypothèse alternative. Il me semble que l’intérêt des médias pour la finance personnelle est une construction sociale qui résulte de leur désintérêt historique pour le travail et les luttes qui lui sont associées. En effet, lorsqu’on observe le contenu des premiers journaux de masse en Amérique du Nord, on se rend compte que la finance, si on exclut les courtes dépêches d’agence de presse, était à peu près absente du contenu. Mais le travail ou les relations industrielles étaient presque systématiquement abordés.

Un récent article de Jacobin racontait par exemple que presque tous les quotidiens de New York déployaient un reporter spécialisé dans le travail à la fin du 19e siècle.

Des journalistes américains célèbres, comme John Swinton, se consacraient exclusivement à ce « beat » – ce dernier mot désignant le fait pour un journaliste d’être attitré à un seul sujet et ainsi de se développer une spécialité et un riche carnet de contacts. 

Le « labor beat » était donc aussi présent que les autres spécialisations médiatiques comme la politique ou la culture dans les premiers grands médias, et ce phénomène n’a fait que s’amplifier entre les années 1940 et 1970. Avec tous les grands conflits de travail de ces décennies, il était naturel pour un média de payer un journaliste pour couvrir les actualités du monde du travail. Dans le cas du Québec, l’un des cas les plus emblématiques est celui de Fernand Dansereau pour le journal Le Devoir. Alors qu’il n’est âgé que d’une vingtaine d’années, Dansereau se met à couvrir d’énormes conflits comme celui de la grève d’Asbestos en 1949. Il en ressort tellement marqué qu’il refuse, au prix de son emploi, de franchir la ligne de piquetage lors du lock-out du Devoir en 1955. 

La finance : une fuite individualiste du travail

À partir des années 1980, la couverture médiatique de la finance personnelle croît donc au même rythme que la couverture du travail est reléguée aux oubliettes par les journalistes qui accèdent en grande partie à la classe moyenne. Mais il serait plus prudent de parler de mutation et non pas de disparition de cet intérêt pour le travail. Car le discours sur la finance personnelle ne parle pas que d’enrichissement, il parle aussi de travail. Il s’agit de trouver le meilleur moyen de faire croître le fruit de son travail, de réussir à faire « travailler » notre argent à notre place. Et il s’agit aussi, comme le démontrent les sujets du type « comment prendre sa retraite à quarante ans », de savoir comment fuir son travail avant les autres. 

La finance personnelle est donc un discours qui porte aussi sur le travail, mais sous un angle dépolitisé et individualiste qui ne renforce pas la collectivité ou la solidarité entre les citoyens et les citoyennes.

Bien au contraire, la finance personnelle impose une atmosphère de mise en concurrence généralisée. Un bon exemple est la couverture contemporaine des conflits de travail. Ces derniers sont presque toujours couverts sous un angle financier. Il s’agit de savoir quel sera « l’impact » de telle grève ou de tel lock-out sur les consommateurs, ou encore de savoir comment tel blocage pourrait faire varier les marchés financiers (la couverture de la grève des débardeurs au port de Montréal en avril 2021 est un exemplaire admirable de cette tendance, elle qui menaçait la « relance » économique).

Alors que le beat travail cadrait les conflits ou les relations industrielles comme un enjeu collectif au milieu du 20e siècle, le beat finance personnelle tente au contraire de cadrer les luttes comme des risques inutiles qui « prennent en otage » les consommateurs dépolitisés. 

Pourquoi cette réflexion est-elle aujourd’hui pertinente ? Parce que les spécialisations journalistiques, tout comme les codes de déontologie, ont une histoire qui évolue selon l’état des rapports sociaux. Depuis plusieurs années, certains médias ont commencé à consacrer plus de ressources au beat environnement pour faire face à la menace des changements climatiques. Les grands projets d’exploitation de ressources naturelles sont abordés de plus en plus sous un angle environnement et non pas sous un angle économique comme c’était le cas au 20e siècle. La question se pose alors : pour couvrir les récentes turbulences traversant notre monde post-pandémique (grèves, émeutes, désertion du monde du travail), pourquoi ne serait-il pas possible de remettre de l’avant la spécialisation travail ? Et parallèlement, pourquoi ne serait-il pas possible, face à la montée des enjeux de santé mentale et d’anxiété généralisée, de repousser aux calendes grecques celle de l’embourgeoisement personnel ?

Samuel Lamoureux

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