Le képi du général de Gaulle (et le projet de loi 96)

Le projet de loi 96 sur la langue française, en particulier les dispositifs qui imposent systématiquement le français comme langue de communication entre les individus et l’État, risque de fragiliser le contrat moral que s’est donnée la société québécois : celui d’accompagner, dans un esprit de réciprocité, l’accueil et l’intégration des personnes immigrantes, réfugiées et demandeuses d’asile.

J’ai été exposée au français pour la première fois à l’âge de cinq ans. Comme d’autres, j’ai vécu ma petite enfance dans cet état qui ressemble à une extension de l’utérus, et qui nous fait croire, au moins jusqu’à la première rentrée scolaire, en une langue maternelle. Puis, un jour, j’ai pris l’autobus jaune. 

Je me rappelle encore cette école, au bout d’une rue, aux briques très brunes. Et l’angoisse à l’idée de me retrouver seule devant l’inconnu. Par un curieux hasard, deux enfants — sœur et frère — étaient assis dans le banc derrière le mien. Grec·ques comme moi, elle et il deviendraient des piliers, puis des ami·es, lié·es par la loi 101, projet collectif d’une société québécoise unie autour d’une langue commune.

À l’école, j’étais petite, timide, attentive et souffrais d’otites aiguës qui, pendant un certain temps, m’avaient rendue presque sourde. Mais la voix de la professeure était douce et j’avais appris à déchiffrer le mouvement de ses lèvres. Je me souviens d’un premier mot : képi. Dans le livre d’images, il ressemblait peut-être à celui du général de Gaulle. Le reste, je l’apprendrais à la télévision par une génération d’orphelins : Candy, Rémi, Belle et Sébastien. 

J’ai passé mon enfance à servir d’interprète pendant les rencontres de parents, à traduire les lettres de l’école (en me prémunissant parfois de certains droits : exemption de fluor, de lait et de cours de catéchèse) et à étudier pour mes dictées et mes examens à l’aide d’un vieux magnétophone à cassettes que m’avait offert mon père. Et chaque fois, j’avais horreur de réentendre le timbre un peu nasillard de ma voix.

Nous avions peu de livres à la maison et ne connaissions pas la bibliothèque de la ville. En fin de journée, ma mère partait pour son quart de soir au restaurant où elle travaillait comme serveuse en deçà du salaire minimum. Et moi, sur les genoux de mon père, je parcourais un grand ouvrage à la couverture noire, qui lui avait permis de décrocher un emploi comme électricien dans un hôpital de Montréal. Le tableau périodique me fascinait. Surtout cette idée (certainement simplifiée) qu’il était possible de transformer le carbone en diamant.

Par une série de fâcheuses circonstances ayant meurtri la Grèce avant le milieu du siècle dernier (guerre civile, dictature, famine, séismes), aucun de mes parents n’avait ce qu’on appelle aujourd’hui une éducation ; ma mère, elle, avait quitté l’école avant même sa quatrième année. Est-ce que six mois de cours de francisation leur ont permis de maîtriser le français comme le veut aujourd’hui le projet de loi 96 ? Mes filles étudient les verbes dans un vieux Bescherelle que mes parents avaient généreusement annoté en phonétique pendant leurs (nombreuses) tentatives. Pourtant, à ce jour, ni mon père ni ma mère n’arrive à s’exprimer en français sur des sujets complexes. C’est souvent la deuxième génération qui réussit à s’intégrer. Faire le deuil d’une patrie prend parfois toute une vie. 

Enfant de l’immigration, je m’en suis sortie assez bien. Grâce à des gens comme cette maîtresse de la classe d’accueil qui, dans un anglais accompagné sûrement d’un jeu de mimes, avait su rassurer mes parents : « Ne vous en faites pas, votre enfant évolue très bien, même si elle n’entend rien. Un jour, elle comprendra. »

Or, le projet de loi 96 rend illégale la bienveillance de cette professeure qui, pour se faire comprendre, décide de s’exprimer dans une langue autre que le français. Ainsi, il menace non seulement les conditions préalables à l’apprentissage d’une langue et à l’intégration dans une société d’accueil, mais fragilise les fondements mêmes d’un projet de société qu’on s’est donné il y a presque une cinquantaine d’années. Une société distincte qui porte un rêve de justice sociale. 

En effet, comme l’affirme le mémoire soumis à la Commission de la culture et de l’éducation par des membres de l’Institut universitaire Sherpa, le projet de Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français (projet de loi 96) « rompt avec la vision essentiellement humaniste de Laurin d’une langue commune au sein d’une société plurielle ». Pour des raisons purement électoralistes, certains des changements apportés à la Charte de la langue française (notamment par les articles 6, 7 et 15) ont non seulement le potentiel d’attiser les divisions identitaires, mais risquent de gruger un peu plus dans ce qui nous unit et qui, en fin de compte, forme notre humanité commune.

Barrières linguistiques

C’est peut-être après la naissance de mes filles que j’ai compris ce que constitue le privilège de maîtriser une langue. Ma connaissance du français a permis de donner à mes enfants un accès aux écoles publiques à vocation particulière, aux activités dans les bibliothèques, aux spectacles gratuits dans les maisons de la culture, aux livres, à la musique.

Des accès en théorie universels, mais qui, en raison de barrières linguistiques persistantes, deviennent souvent des privilèges.

Pour avoir accès aux services de la bibliothèque, il faut non seulement comprendre le système d’abonnement, mais aussi savoir qu’il existe, où et comment le trouver. Il en va de même pour tous les services publics qu’on tient souvent pour acquis. « Difficile pour un expatrié de ne pas en être conscient, alors que les impatriés peuvent se bercer toute leur vie d’une douce illusion de continuité et d’évidence, » écrit Nancy Huston dans Nord perdu à propos de son exil en France.

En janvier dernier, après une vingtaine d’années tournée vers l’international, j’ai commencé à travailler pour une organisation communautaire à Côte-des-Neiges. Dans ce quartier où près de la moitié de la population est allophone et où environ 30 % vivent une situation de précarité économique, le projet de loi 96 viendrait exacerber des inégalités préexistantes et menacer l’inclusion sociale, la santé physique et mentale d’une grande partie de la population.

Les conséquences des barrières linguistiques sur l’exercice des droits économiques, sociaux et sanitaires de groupes vulnérabilisés — les personnes aînées, immigrantes ou réfugiées, par exemple — sont indéniables, en dehors même du projet de loi 96. C’est ce que soulignent plusieurs rapports, dont celui du Comité interculturel de Montréal (CIM), publié en août 2021, qui met en lumière les effets néfastes de la fracture linguistique sur la participation sociale et démocratique des personnes aînées racisées et immigrantes.

Plutôt que de faciliter l’accès aux droits fondamentaux et de créer un contexte propice à l’apprentissage du français et à l’intégration, les dispositifs proposés par ce projet de loi risquent de faire tout le contraire. Comme l’explique le rapport du Sherpa, ces changements pourraient « compromettre l’accès aux programmes de sécurité du revenu, à la sécurité sociale, aux services publics, et dans certains cas aux soins de santé » et marginaliser davantage ceux et celles qui le sont déjà.

Chose certaine, ce projet de loi — dans sa forme actuelle — continuera de creuser le clivage sur les enjeux linguistiques et d’affaiblir nos efforts de bâtir une société inclusive.

La langue a été l’élément déclencheur du sentiment d’imposture qui m’habite depuis mon enfance. Si j’ai parfois l’impression d’écrire par petits bouts de képis dans un français qui restera toujours imparfait, cette langue métissée et plurielle a défini une partie de mon identité. Au point où il m’arrive parfois d’hésiter lorsqu’on me demande, dans les formulaires d’école, d’indiquer la langue maternelle de mes enfants.

Après plus d’une vingtaine d’années auprès de l’organisation de solidarité internationale Alternatives, Catherine Pappas assure actuellement l’intérim à la direction de la Corporation de développement communautaire de Côte-des-Neiges.

Catherine Pappas

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