Auto-détermination et Guerre en Ukraine

Nous publions une lettre, traduite de l’anglais, écrite par Taras Bilous à la gauche internationale. Celle-ci a été publiée originalement le 4 mai sur le site de Dissent Magazine.

Il y a deux mois, lorsque j’ai écrit ma « lettre de Kyiv à la gauche occidentale », j’espérais que le choc de l’invasion russe et les voix de la gauche ukrainienne forceraient les gens de gauche en Occident à reconsidérer leurs positions. Malheureusement, un trop grand nombre ne l’ont pas fait. Dans leur analyse, les Ukrainiens·es ne sont que des victimes ayant besoin d’aide humanitaire plutôt que des sujets avec des désirs que l’on se doit de respecter.

Bien sûr, ceci ne s’applique pas à toute la gauche — loin de là. Des partis de gauche scandinave, ainsi que des partis en Europe de l’Est ont écouté les Ukrainien·es et appuyé l’envoi d’armes en Ukraine. Il y a du progrès du côté des socialistes américains. Malheureusement, même une déclaration commune de socialistes ukrainiens et russes n’a pas convaincu assez de personnes du bien-fondé de supporter l’aide militaire. Permettez-moi donc de m’adresser à la gauche une fois de plus.

Une guerre juste ?

Commençons par attaquer une question courante : « pourquoi la guerre en Ukraine attire-t-elle autant l’attention et reçoit-elle autant d’aide alors que ce n’est pas le cas d’autres conflits armés ? » Premièrement, est-ce que les conséquences potentielles de cette guerre ne sont pas une raison suffisante pour que l’on y porte plus d’attention? Quelle est la dernière fois où le risque de guerre nucléaire mondiale a été si grand ? Deuxièmement, je suis d’accord que l’on ne porte pas assez d’attention à certains autres conflits armés. Comme je l’ai déjà écrit, le fait que l’Europe ait beaucoup mieux traité les réfugiés ukrainiens que leurs homologues syriens ou afghans est dû au racisme. C’est un bon moment pour critiquer les politiques migratoires et souligner que l’aide offerte aux Ukrainien·nes devrait être fournie à tous les réfugiés.

Je me souviens d’un autre conflit armé ou une partie de la gauche avait ses « bons gars » (et filles) et y ont consacré une part disproportionnée de leur attention : le Rojava [Un texte d’Isabelle Hachey pour connaître le contexte]. L’Ukraine n’est pas le Rojava, et nous avons beaucoup de critiques à formuler au sujet des politiques internes et externes de Zelensky. L’Ukraine n’est même pas une démocratie libérale — ici, chaque nouveau président essaie d’amasser le plus de pouvoir par des méthodes informelles, le parlement approuve des lois inconstitutionnelles, les droits et les libertés des citoyens et citoyennes sont souvent bafoués. Même au cours de cette guerre, le gouvernement ukrainien a passé des lois limitant les droits du travail. Dans ce contexte, il n’est pas très différent du reste de l’Europe de l’Est.

Est-ce que cela veut dire que les Ukrainien·nes devraient abandonner la lutte ? Pour moi, la réponse est évidente : j’ai décidé de rejoindre les forces de défense territoriale au début de la guerre. Je suis loin d’être le seul. Des anarchistes d’Ukraine, de Biélorussie et même certains de la Russie offrent de l’aide ou combattent en ce moment au sein  de la Défense territoriale. Ils n’aiment ni Zelensky ni l’État. Ils et elles ont été détenu·es à maintes reprises par la police lors de manifestations (tel que je l’ai également été) et certains anarchistes étrangers ont fait face à des tentatives de déportation de la part des forces spéciales. Mais nous nous sommes quand même joints à la guerre. Vous allez peut-être vous dire que ce ne sont pas de « vrais » anarchistes, mais vous pouvez aussi considérer que nous savons quelque chose à propos de l’Europe de l’Est que vous ne comprenez pas.

Je suis un socialiste, et je ne pense pas qu’il soit en tout temps obligatoire de défendre son pays dans une guerre défensive. Une telle décision doit dépendre de l’analyse des participants, de la nature sociale de cette guerre, des sentiments de la population, du contexte global et des conséquences potentielles des diverses issues du conflit. Si l’Ukraine était dirigée par une junte fasciste et que la situation était telle que la dépeint la propagande russe, je condamnerais quand même l’invasion, mais je ne rejoindrais pas l’armée. Mener une lutte partisane indépendante serait plus approprié. Il y a d’autres invasions, comme celle de l’Irak ou de l’Afghanistan par les États-Unis, qui doivent être condamnées. Mais est-ce qu’il aurait été juste de se battre du côté des talibans ou de Saddam Hussein ? J’en doute. Est-ce que la démocratie ukrainienne, loin d’être parfaite, vaut la peine d’être protégée contre le régime para-fasciste de Poutine ? Oui.

Je sais que beaucoup n’aiment pas ce terme. Après 2014, lorsqu’il était devenu populaire en Ukraine de qualifier Poutine de fasciste, j’ai critiqué cette position. Mais au cours des dernières années, le régime de Poutine est devenu de plus en plus autoritaire, conservateur et nationaliste. Après la défaite du mouvement anti-guerre, sa transformation s’est accélérée. Des intellectuels de gauche russes tels que Greg Yudin et Ilya Budraitskis soutiennent que le pays se dirige vers le fascisme.

Dans plusieurs conflits armés, il est bon d’appeler à la diplomatie et au compromis. Souvent, dans le cas de conflits inter-ethniques, les internationalistes devraient refuser de choisir un camp. Ce n’est pas le cas ici. Contrairement à la guerre de 2014 dans le Donbass, où les enjeux étaient complexes, la nature de cette guerre est simple.

La Russie mène une guerre impérialiste agressive ; l’Ukraine mène une guerre populaire de libération. 

Nous ne savons pas comment l’Ukraine va se développer après la guerre, cela dépendra d’une pléthore de facteurs. Mais nous pouvons dire avec certitude que seule une victoire de l’Ukraine laisserait une chance à des changements progressistes. Si la Russie gagne, les conséquences seront horribles. C’est la raison principale de soutenir la résistance ukrainienne, incluant l’aide militaire.

L’extrême-droite ukrainienne

Certain·es lecteur·trices voudront probablement poser une autre question : « Qu’en est-il de l’extrême-droite ukrainienne? » Lors de débats plus nuancés sur ce sujet, un côté met toujours l’accent sur le peu d’appui électoral pour l’extrême-droite et son absence de représentativité au parlement, alors que l’autre côté met l’emphase sur le fait que dû à l’infiltration des forces de l’ordre et sa participation active dans les manifestations de rue, l’extrême-droite a une influence disproportionnée sur la politique ukrainienne.

Les deux sont vrais, mais il y a une chose que ces deux camps ignorent habituellement : que l’influence disproportionnée de l’extrême-droite était principalement due à la faiblesse de la société civile et de l’État, et non à leur force.

L’extrême-droite fait sentir sa présence dans toute l’Europe de l’Est, mais les dynamiques varient selon les pays. À la fin des années 2000, l’extrême-droite russe a semé la violence dans les rues, y compris avec des bombes, des pogroms et autres attaques meurtrières. Après l’émeute de la place Manezhnaya en 2010, l’État russe a commencé à réprimer ce mouvement, et des membres de l’extrême-droite ont fui le pays ou ont été emprisonnés. Certains ont trouvé un sanctuaire en Ukraine, qui était un endroit sûr notamment parce que l’appareil répressif en Ukraine est beaucoup plus faible. (La faiblesse relative de l’État était la raison principale du succès du mouvement de masse en Ukraine en comparaison avec la Biélorussie, où les manifestant·es ont fait face à des détentions arbitraires et à la torture, ou au Kazakhstan, où les forces de sécurité appuyées par la Russie ont mené une répression meurtrière.)

Au cours des dernières années, le pouvoir de l’extrême-droite a dû faire face à de nouvelles difficultés. Depuis Maidan, le développement de la société civile a modifié la balance de pouvoir dans la politique de rue. Jusqu’à récemment, il n’y avait pas toujours de ligne de démarcation claire entre l’extrême-droite et les autres forces politiques. Ceci change graduellement avec la montée de mouvements féministes et LGBTQ, qui s’opposent aux radicaux d’extrême-droite. Finalement, grâce à la campagne contre la déportation de l’anarchiste biélorusse Aleksey Bolenkov et la protection du district de Podil contre l’extrême-droite à Kyiv l’an dernier, il y a eu une résurgence du mouvement antifa dans la rue.

Depuis 2014, l’extrême-droite a compensé ses défaites électorales en renforçant sa présence dans la rue et en consolidant son alliance avec les libéraux, qui s’était formée durant les années de lutte contre le régime de Yanukovych. Mais, cette union a commencé à s’effriter après l’arrivée au pouvoir de Zelensky en 2019. L’extrême-droite, en particulier le mouvement Azov, était en crise. Après la démission du ministre de l’intérieur, Arsen Avakov, considéré comme le parrain d’Azov, l’appareil étatique s’est mis à les traiter de façon moins cordiale.

Bien sûr, la guerre a tout changé, et ce qui se produira par la suite dépend de plusieurs facteurs. La participation de l’extrême-droite ukrainienne dans cette guerre est moins visible qu’en 2014, avec une exception notable, le régiment Azov. Mais ce ne sont pas tous les combattants du régiment Azov qui sont d’extrême-droite, et en tant que membre de la Garde nationale, ils doivent obéir aux ordres provenant du haut commandement. Azov n’est qu’une petite partie de la résistance ukrainienne. Il n’y a donc pas de raison de conclure que la guerre actuelle entrainera une montée de l’extrême-droite comme l’a fait celle dans le Donbass.

Aujourd’hui, la menace principale pour les citoyen·nes de l’Ukraine ce n’est pas l’extrême-droite, mais les occupants russes. Ceci inclut des groupes qui ont souvent été attaqués par l’extrême-droite au cours des dernières années, comme les Roms ou la communauté LGBTQ, qui sont également actifs dans la résistance.

Ceci s’applique également aux habitant·es du Donbass. La propagande russe a utilisé de façon hypocrite les résident.es du Donbass pour justifier l’invasion, accusant l’Ukraine de « génocide » pendant que l’armée russe rase des villes de la région. Pendant que des personnes font la file pour rejoindre la Défense Territoriale en Ukraine, dans les régions du Donbass contrôlées par la Russie, des hommes sont arrêtés sur la rue, conscrits de force et jetés au combat, sans entrainement, comme de la chair à canon.

Un conflit inter-impérialiste

Un autre argument fréquent contre la résistance ukrainienne est qu’il s’agit d’une guerre par procuration entre l’Ouest et la Russie. Tous les conflits armés sont complexes, et l’un des aspects de la confrontation actuelle est un conflit inter-impérialiste. Mais si c’est assez pour appeler ceci une guerre par procuration, alors presque tous les conflits sur terre le sont. Au lieu de débattre du terme, il est plus important d’analyser le degré de dépendance de l’Ukraine envers l’Occident, et de comprendre les objectifs des deux camps impérialistes.

L’Ukraine est bien moins une force occidentale par procuration que les Kurdes syriens ne l’ont été pour les États-Unis pendant leur lutte héroïque contre l’État islamique. Les forces de substitution ne sont pas des marionnettes. Ce sont des acteurs locaux recevant une aide militaire d’autres États. Les deux ont leurs propres intérêts, qui peuvent en partie se rejoindre. Et tout comme la gauche a soutenu les combattants au Rojava, malgré le fait que les Kurdes syriens recevaient de l’aide de l’armée américaine, la gauche devrait soutenir le peuple ukrainien.

La politique sur les conflits armés des socialistes devrait dépendre de la situation sur le terrain plutôt que sur le fait qu’un pouvoir impérialiste supporte un côté ou l’autre.

Récemment, certains progressistes se sont inspirés de l’histoire de la Première Guerre mondiale pour défendre l’idée que les socialistes ne devraient soutenir aucun côté dans une guerre inter-impérialiste. Mais la Deuxième Guerre mondiale était également un conflit inter-impérialiste. Est-ce que cela veut dire qu’aucun côté n’aurait dû être soutenu dans cette guerre ? Non, parce que la nature inter-impérialiste n’était qu’une facette de cette guerre.

Dans un article précédent, j’ai rappelé que plusieurs représentants de mouvements anticoloniaux ne voulaient pas se battre du côté de leurs colonisateurs durant la Deuxième Guerre mondiale, et que l’un des leaders du Congrès national indien (CNI), Chandra Boss, a même collaboré avec l’Allemagne Nazie. Mais il convient de noter les paroles de Jawaharla Nehru : « dans le conflit entre le fascisme et la démocratie, nous devons sans ambiguïté être du côté de cette dernière ». Il vaut la peine de noter que le leader du CNI qui a défendu l’effort de guerre des alliés de la façon la plus consistante était M.N. Roy, son membre le plus à gauche. Bien sûr, cela ne voulait pas dire que Roy supportait l’impérialisme britannique.

De la même façon, soutenir la lutte contre l’impérialisme russe n’implique pas le soutien de l’impérialisme américain.

Bien sûr, la situation actuelle est différente. L’implication directe d’autres États ne ferait qu’envenimer la situation. Mais les socialistes devraient soutenir la pression économique sur la Russie et exiger des sanctions plus sévères et un embargo sur le pétrole et le gaz russe. Une grande partie des sanctions actuellement en place ont pour objectif d’affaiblir l’industrie militaire russe et donc de nuire à sa capacité à continuer à se battre. La gauche devrait soutenir les sanctions contre l’importation de pétrole et de gaz en provenance de la Russie, ce qui accroîtrait la pression économique sur Poutine pour qu’il mette fin à la guerre.

Les États-Unis ont peut-être appris la leçon en se couvrant de honte en Irak et en Afghanistan. La Russie doit maintenant apprendre cette leçon, et le plus durement, le mieux. La défaite lors d’une guerre a de façon répétée provoqué des révolutions, incluant en Russie. Après la défaite de la Russie lors de la guerre de Crimée en 1856, le servage a finalement été aboli dans l’empire russe. La première révolution russe, en 1905, a eu lieu peu après sa défaite contre le Japon. Perdre contre l’Ukraine pourrait être l’étincelle d’une nouvelle révolution. Avec Poutine au pouvoir, un changement progressiste en Russie et dans la majorité des États post-soviétique est presque impossible.

Les États occidentaux partagent une responsabilité face à cette guerre. Le problème, c’est que plusieurs radicaux de gauche critiquent ces États pour les mauvaises raisons. Au lieu de critiquer l’envoi d’armes en Ukraine, ils et elles devraient critiquer le fait que même après l’annexion de la Crimée et l’invasion du Donbass, les pays de l’Union européenne ont continué à vendre des armes à la Russie. Ce n’est qu’un seul exemple. La responsabilité de cette décision appartient aux gouvernements occidentaux, pas à la gauche. Mais au lieu d’essayer d’améliorer les choses, une grande partie de la gauche essaie naïvement de rendre les choses encore pires.

Les Ukrainien·nes sont bien conscient·es que la guerre est terrible. Ce n’est pas notre première guerre. Nous vivons avec les conditions d’un conflit de basse intensité au Donbass depuis des années. Nous subissons de graves pertes durant cette guerre, et nous continuerons à en subir si la guerre traîne en longueur.

Il nous appartient de décider des sacrifices que nous sommes prêts à faire pour gagner, et quels compromis nous sommes prêts à faire pour arrêter la mort et la destruction. Je ne comprends pas pourquoi le gouvernement des États-Unis comprend cela alors qu’une bonne partie de la gauche préfère adopter une position impériale, exigeant que l’Occident décide pour nous.

Jusqu’à présent, le Kremlin a refusé de faire des concessions sérieuses. Ils attendent que nous nous rendions. Mais, les Ukrainien·nes n’accepteront pas de reconnaître les conquêtes territoriales russes. Certains avancent que l’envoi d’armes prolongera le conflit et augmentera le nombre de victimes. En fait, c’est le manque de fournitures qui aura cet effet. L’Ukraine peut gagner, et la victoire de l’Ukraine est ce que la gauche internationale devrait encourager. Si la Russie gagne, cela créera un précédent pour la reconfiguration d’une frontière par la force et poussera le monde vers une troisième guerre mondiale.

Je suis devenu socialiste en grande partie à cause de la guerre au Donbass et mon constat que seul le dépassement du capitalisme peut nous donner la chance de vivre dans un monde sans guerre. Mais nous n’y arriverons jamais si nous nous attendons à la non-résistance aux interventions impérialistes. Si la gauche ne prend pas la bonne posture dans cette guerre, elle se discrédite et se marginalise. Elle devra travailler longtemps pour surmonter les conséquences de cette absurdité.

Taras Bilous est un historien ukrainien et un militant de l’organisation Mouvement social. En tant qu’éditeur pour Commons : un journal de critique sociale, il couvre les sujets de la guerre et du nationalisme.

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