Livre

Gentriville : quand investir en immobilier dans son quartier préféré le rend inabordable

Le livre de Marie Sterlin et Antoine Trussart offre une analyse éclairante du phénomène de la gentrification, son histoire et ses causes.

Les histoires reliées à la surchauffe immobilière défraient les manchettes : rénovictions, crise du logement et difficulté d’accès à la propriété. On reconnaît bien les symptômes, mais comprend-on réellement les causes sous-jacentes et la façon dont elles opèrent? Dans Gentriville : comment des quartiers deviennent inabordables, Marie Sterlin et Antoine Trussart décortiquent de façon limpide l’histoire et les causes de la gentrification.

Gentriville, qui vient de paraître chez VLB éditeur, raconte l’histoire de la gentrification des quartiers centraux montréalais. Le processus, initié par des artistes et étudiant·es à la recherche d’ateliers et de logements à bas prix, se poursuit avec l’arrivée d’une nouvelle classe moyenne en quête d’un mode de vie urbain dans des quartiers « authentiques ». Mais ce n’est pas tout : le livre décrit comment ce phénomène finit par s’emballer avec la spéculation et la financiarisation de l’immobilier. Tout au long de ce processus, les habitant·es de quartiers autrefois populaires sont remplacé·es par une population de plus en plus aisée.

Pivot : Dans Gentriville, vous évitez de porter un jugement sur le phénomène de la gentrification. D’après vous, est-ce qu’il peut y avoir une « bonne » forme de gentrification?

Antoine Trussart : Au début, les gens sont heureux de voir l’avenue commerciale « revitalisée », il y a des commerces intéressants qui s’installent. Ensuite la ville dit : on pourrait placer des lampadaires. Je ne pense pas que les habitants vont dire : « fuck you d’avoir planté des arbres ». C’est sûr que ça rend la vie objectivement plus agréable pour les gens. 

Mais après, ça signale quelque chose qui s’emballe et qui n’arrête pas. Il faudrait pouvoir, à un moment donné, arrêter cette mécanique-là. Le fait est que dans notre système actuel, où il y a de l’argent à faire avec l’immobilier, les gens remarquent assez rapidement qu’il y a du profit à faire avec ce quartier-là.

Marie Sterlin : On se dit qu’il y aura toujours un endroit où les gens qui sont exclus pourront aller. Mais là, il n’y en a plus. Il n’y en a plus, parce que la gentrification commence dans Saint-Michel, et ensuite ça s’en va vers Montréal-Nord, puis dans l’est de Montréal. 

Nous, on prend position contre l’exclusion. La gentrification, le mouvement de population, on l’observe. Nous-mêmes, on a été des acteurs de ça. On ne peut pas dire : « ça ne me regarde pas ». On en fait partie.

Pivot : Vous associez le phénomène de la gentrification au fait de voir l’achat d’une maison comme un investissement. Ce n’est plus la valeur d’usage, ou le fait d’habiter sa maison, mais la valeur d’échange, le prix de revente, qui est important.

Antoine Trussart : Depuis des décennies maintenant, quand on achète une maison, quand on la revend, on fait de l’argent. C’est devenu un aspect de la culture. Investir en immobilier, ce n’est jamais une mauvaise idée. Tu ne vas pas te faire avoir, tu vas toujours rentabiliser ton investissement.

Il y a maintenant cette idée de la « carrière résidentielle ». Dans le temps de la génération de mes parents, ils achetaient une maison. Aujourd’hui, une personne n’a pas les moyens d’acheter la maison où elle va élever ses enfants. Ça prend des étapes. Il faut commencer par s’acheter un condo, le plus rapidement possible, pour mettre un pied dans l’immobilier. Ensuite, quand on veut quelque chose de plus gros, on peut faire le deuxième pas dans la « carrière résidentielle ». 

Le modèle fonctionne parce qu’on s’attend à revendre plus cher. Si on commence à vendre des maisons moins cher que ce qu’on a payé, tout s’écroule.

Marie Sterlin : C’est un discours qu’on lit beaucoup dans les médias traditionnels : que c’est un investissement sûr, toute cette idée de progression. Avec les flippeurs, ça va encore plus loin, car il y a l’idée que tu peux acheter une maison avec une petite mise de fonds [et la revendre plus cher très rapidement, sans même y avoir habité].

Ces discours viennent aussi avec une idée qui sert la gentrification qui est [l’insistance sur la localisation]. Tu achètes une maison dans un quartier où tu es sûr que tu vas pouvoir la revendre. On le voit dans les annonces de condos à vendre. Quand tu lis une annonce de condo à Villeray et une autre à Blainville, il y en a une [à Blainville] qui fait valoir les qualités intrinsèques du logement, mais à Villeray une grande partie du discours est axé sur le quartier. On consomme la maison et le milieu de vie.

Antoine Trussart : Il y a cette idée-là, même dans la gauche, que d’être propriétaire de son chez-soi, c’est 100 % positif. C’est une participation au système capitaliste qui n’a aucun côté négatif. On peut donc participer au système financier, assurer son avenir, de façon correcte.

Ça nous a amené·es à parler de « culture de propriétaire ». Ce n’est plus juste économique. C’est devenu rassurant d’être propriétaire. 

Pivot : Cette « culture de propriétaire » peut-elle expliquer en partie le manque d’action contre la gentrification.

Marie Sterlin : Ce qui nous a frappé·es, c’est le manque de solidarité entre locataires. Le logement, c’est la plus grosse dépense d’un ménage. Combien de personnes sont sorties durant les grèves étudiantes? En comparaison, combien de personnes sortent pour le logement? Il n’y a pas beaucoup de solidarité autour de ces enjeux-là. Le tissu social est, disons, très effiloché.

Pivot : Votre livre évoque bien sûr le rôle des promoteurs et de la financiarisation de l’immobilier, mais un aspect intéressant dont vous parlez est le rôle des institutions et administrations publiques.

Antoine Trussart : On oublie souvent à quel point la gentrification est démarrée ou accélérée par des grands projets publics. Par exemple, Ubisoft dans le Mile-End, qui reçoit du financement pour s’installer, et qui a accéléré la gentrification dans ce quartier. La Ville de Montréal qui a décidé de refaire la rue Prince-Arthur, pour rendre ça cute, ce qui a aussi accéléré la gentrification. L’Université de Montréal qui décide d’installer son campus MIL [à deux pas de Parc-Extension] en se lavant les mains des résidences pour étudiant·es. La restauration du canal de Lachine, qui a coûté des millions $, a été financée par le fédéral.

On voit souvent la gentrification comme un phénomène privé, poussé par des promoteurs et plein de petites décisions individuelles, mais il ne faut pas négliger l’influence des grandes institutions et du gouvernement.

Gentriville : comment des quartiers deviennent inabordables
Marie Sterlin et Antoine Trussart, Montréal, VLB éditeur, 2022, 248 pages