Bay du Nord : la dangereuse illusion d’un pétrole « carboneutre »

« Ne mords pas la main qui te nourrit ». En acceptant le projet Bay du Nord, le ministre de l’Environnement et de la lutte contre les changements climatiques, Steven Guilbeault, confirme ce vieil adage. Dans la liste des arguments donnés pour justifier ce projet d’extraction de pétrole au large du Labrador, on rappelait que l’industrie pétrolière représente 30% du PIB de la province de Terre-Neuve-et-Labrador. 

Un autre argument supposé jouer en la faveur du projet, c’est la garantie que le projet soit « carboneutre » d’ici 2050, soit 22 ans après la mise en service du site d’extraction et 8 ans avant son démantèlement. Sauf que pendant tout ce temps, le projet aura eu le temps de ne pas l’être, « carboneutre ». 

De toute façon, un projet d’extraction de pétrole ne peut pas être carboneutre, c’est tout autant de la propagande que lorsque le projet de troisième lien de Québec est loué pour être un « frein à l’étalement urbain ».

Peu importe l’efficacité de la plateforme, ce seront toujours 1 milliard de barils qui seront brûlés et émettront des gaz à effet de serre.

La validation de ce projet paraît surréelle quand par ailleurs le ministre Guilbeault se félicite de l’ambition du budget en matière de lutte contre les changements climatiques. Pourtant, ce budget n’est pas exempt de critiques non plus. En effet, une des plus grosses parts du budget, 1,7 milliard $ (!!!) vont être investis dans un programme d’électrification du parc automobile au travers du programme iZEV. 

Mais l’électrification tous azimuts du parc automobile est une course à la catastrophe et le principe selon lequel un véhicule thermique sera remplacé par un véhicule électrique est une mesure à la fois électoraliste et une mesure favorable aux constructeurs automobiles qui ont déjà tous pris le virage électrique.

Au travers de ces programmes, il n’est nullement mentionné le principe de sobriété visant plutôt à réduire le parc automobile canadien. La réduction du parc automobile en général est pourtant plus qu’importante et doit passer par des investissements massifs dans les transports en commun, comme proposé par le GIEC dans son dernier rapport. Mais le budget 2022 du gouvernement fédéral noie les investissements dans les transports en commun parmi les investissements globaux en infrastructure publics plutôt que comme une solution pour lutter contre les changements climatiques.

Par ailleurs, l’augmentation de véhicules électriques va inévitablement conduire à l’augmentation de la demande, déjà importante en certains minéraux rares. À ce titre, le Canada veut se positionner comme un leader mondial. Le gouvernement ontarien étudie un projet minier : le Ring of Fire. Or ce projet se situe dans les basses terres de la baie d’Hudson, dont les tourbières abondantes de la région représentent une réserve naturelle de CO2 considérable. Ce projet d’un autre temps avait été abandonné pour les conséquences néfastes qu’il pourrait avoir sur les communautés autochtones de la région.  

C’est là toute la gravité de la validation du projet Bay du Nord lorsqu’on la place dans la stratégie de lutte contre les changements climatiques du gouvernement canadien.

Si un projet d’extraction de 1 milliard de barils de pétrole peut devenir « carboneutre », à quoi cela ouvre-t-il la porte?

Qu’est-ce qui pourrait empêcher le gouvernement fédéral d’accepter toute sorte de projets extrêmement néfastes pour l’environnement et les communautés autochtones si par ailleurs ils représentent un gain économique et stratégique conséquent? 

C’est un nouvel exemple de l’échec du Canada de devenir un pays leader et exemplaire en matière de lutte contre les changements climatiques. Le Canada continue de s’emmurer dans des demi-mesures, des contradictions et des politiques électoralistes. Les trois ans que nous donne le GIEC pour agir vont paraître longs.

Antonin Prijac

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