Manifestation du FRAPRU pour le logement social, le 12 février 2022, André QuerryManifestation du Front d'action populaire en réaménagement urbainpour le logement social, le 12 février 2022 | André Querry

Pression sur des personnes aînées pour qu’elles quittent leurs logements

Pour Arnaud Duplessis-Lalonde, du Comité Logement Rosemont, à Montréal, il est primordial, face à une tentative d’éviction, de s’informer mais aussi de « bâtir des liens de solidarité » avec ses voisin.es.

Un immeuble de l’arrondissement Rosemont-La-Petite-Patrie, où résident notamment plusieurs personnes de plus de 70 ans, est actuellement le théâtre d’une tentative d’éviction de la part des nouveaux propriétaires. Les témoignages que nous avons recueillis de la part des locataires illustrent les tactiques utilisées par les spéculateurs immobiliers… mais aussi l’importance pour les locataires de se connaître et de se parler.

L’immeuble où habite M. Boucher avec sa mère de 77 ans a été vendu début février. Le nouveau propriétaire est une compagnie à numéro enregistrée au Québec, dont les actionnaires, selon le registre des entreprises, sont Mikael Azoulay et David Mimoun.

Quelques jours après la vente, M. Boucher a reçu la visite des nouveaux propriétaires qui l’ont informé de leur intention de reprendre le logement. M. Mimoun lui aurait précisé qu’il voulait reprendre le logement pour lui-même. « Il a dit la même chose à tout le monde », rapporte M. Boucher, « quand je lui ai dit vous êtes une compagnie à numéro, vous ne pouvez pas reprendre le logement, il m’a dit : “on n’est pas une compagnie” ».

Et en effet, selon le site Educaloi, « seule une personne peut reprendre un logement. Si une compagnie est propriétaire de l’immeuble, le propriétaire de la compagnie ne peut pas reprendre le logement. » En outre, même si la reprise était permise, le délai pour le faire cette année est dépassé, car le propriétaire doit aviser le locataire de ses intentions six mois avant la fin du bail.

On va utiliser la méthode forte

M. Hutton, un autre locataire de l’immeuble, habite dans son appartement depuis 27 ans. « J’ai 72 ans, et ma blonde en a 73 », nous dit-il au téléphone. « Il [le nouveau propriétaire] nous a quasiment mis de force une proposition. » Il est visiblement ébranlé par cette situation. « Il était très insistant pour nous faire signer », ajoute-t-il. Les propriétaires leur auraient donné un ultimatum : soit les locataires acceptaient un montant équivalent à 6 mois de loyer pour quitter les lieux, soit ils seraient mis dehors. M. Hutton fait les commissions pour son voisin, un homme de 90 ans qui a de la difficulté à se déplacer à l’extérieur : « Lui non plus, il ne veut pas partir », nous explique-t-il.

Au moment de notre entretien, M. Hutton venait de rappeler M. Mimoun pour lui signifier son intention de rester dans le logement. « Dans ce cas, on va prendre la méthode forte », se serait-il fait répondre. Le propriétaire lui aurait alors annoncé qu’il allait entamer une démarche de rénovation majeure.

« Il nous a dit qu’il y aurait quelqu’un qui allait venir chez nous tous les jours », rapporte M. Hutton, « c’est des menaces. Il veut nous écœurer au boutte ! »

Mme Emmell vit dans cet immeuble depuis 50 ans. « J’ai 76 ans », nous dit-elle, « je n’avais pas besoin de ça à ma retraite. » Lorsqu’elle a avisé l’un des propriétaires qu’elle refusait l’offre de déménager, il lui aurait répondu qu’il projetait faire des rénovations, « avec du bruit et de la poussière. » On lui aurait aussi dit que le locataire d’un autre appartement avait déjà accepté l’offre financière et allait quitter les lieux, « mais c’est pas vrai », dit-elle.

Mme Emmell dit avoir toujours accepté les augmentations de loyer. Vu qu’elle habite le même logement depuis longtemps, elle est consciente de la difficulté de trouver un logement ailleurs au même prix. « Encore la nuit dernière, j’ai pas dormi », dit-elle, « j’avais les yeux grands ouverts! ». Avec un ton empreint d’inquiétude, elle demande: « Faut-tu que j’aille mourir sur une chaise berçante dans une résidence? »

Mehdi, le quatrième locataire auquel nous avons parlé, un père de famille, ne désire pas quitter non plus : « Ma fille est née dans le quartier. Elle adore son école. » Il nous raconte qu’il s’est fait proposer un montant s’il quittait le logement d’ici deux semaines. L’un des propriétaires lui aurait dit qu’il avait besoin du logement pour y vivre. À lui aussi, ils ont nié que l’immeuble avait été acheté par une entreprise.

Inquiet, Mehdi raconte que suite de la visite du nouveau propriétaire, « [sa] femme s’est mise à pleurer. » Ils ont trois enfants, dont un nouveau-né d’à peine un mois. Ne sachant pas ce que l’avenir leur réserve, ils ont commencé à feuilleter les annonces de logements à louer. « J’ai appelé pour trouver un logement, mais quand j’ai dit à la dame que nous étions deux adultes et trois enfants, elle m’a dit “désolé”… »

Des tactiques courantes pour contourner les règlements

Pour Arnaud Duplessis-Lalonde, organisateur communautaire du Comité Logement Rosemont, ce genre de tactiques est monnaie courante. Le comité logement Rosemont a déjà reçu des appels pour une cinquantaine de situations semblables depuis le début de l’année. « C’est rough ces temps-ci de voir autant de personnes vivre de la détresse, de la misère. »

« Un flou est maintenu intentionnellement pour mélanger les locataires », explique-t-il. L’organisateur communautaire déplore voir cela régulièrement : « Ils vont adapter leur discours selon l’interlocuteur. Ils vont envoyer des offres différentes selon ce qui, à leur avis, va faire bouger quelqu’un. Des fois ils vont être gentils avec une personne, des fois ils vont être intimidants avec une autre. »

L’organisateur communautaire explique que l’arrondissement Rosemont-la-Petite-Patrie a adopté une réglementation qui limite beaucoup la capacité d’évincer des locataires. « Les propriétaires utilisent d’autres stratégies », se désole-t-il. « Ils ne peuvent pas effectuer d’éviction en bonne et due forme et ils vont se rabattre sur d’autres tactiques. » Parmi celles-ci, Arnaud Duplessis-Lalonde évoque le fait de faire durer des travaux bruyants, souvent en dehors des heures permises, le plus longtemps possible.

« Ce n’est pas une reprise de possession en bonne et due forme », pense-t-il, « c’est un moyen détourné, ce qu’on appelle couramment une rénoviction. Le but n’est pas de rénover, mais de spéculer sur la valeur future du bloc. » 

Bâtir des liens de solidarité

Nous avons demandé au porte-parole du comité logement ce qu’il conseillait aux locataires qui font face à une tentative d’éviction de la part d’un nouvel acquéreur. Pour lui, il est primordial de bien s’informer auprès du comité logement le plus proche mais aussi de « se parler entre voisines et voisins, c’est super important de bâtir des liens de solidarité. » Finalement, il souligne l’importance de ne pas signer de documents sans être certains d’avoir compris ce qu’ils impliquent. « On a toujours le temps de consulter quelqu’un et de vérifier », ajoute-t-il.

M. Mimoun n’a pas répondu à nos demandes de commentaires. Invité par Pivot à commenter les témoignages que nous avons recueillis de la part des locataires, M. Azoulay a répondu par courriel : « je n’ai jamais mentionné une chose pareille je pense qu’il y a eu un quiproquo car je n’ai jamais souhaité mettre quiconque dehors pour récupérer les logements ce n’est pas du tout mon attention (sic) et je souhaite que tous les locataires restent dans leur logement c’est ma priorité principal. »

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