L’amour ça pue

14 février 2010. Trois amies célibataires s’en vont clubber avec des chandails faits maison sur lesquels on peut lire en lettres scintillantes que l’amour, ça pue. On se trouvait sans doute très subversive à l’époque, mais on espérait quand même frencher d’ici la fin de la soirée. C’était avant l’ère des applications de dating – ou au tout début, quand Badoo était la seule et unique option (douteuse), pas si longtemps après Doyoulookgood. C’était avant même que mes valeurs féministes compliquent les possibles rencontres de fin de soirée. C’était l’époque où le consentement et la culture du viol étaient des concepts étrangers, bien qu’on en ressentait les effets dans nos corps sans pouvoir les nommer.

12 ans plus tard, je ne pense plus que l’amour, ça pue. L’amour n’a jamais été le réel problème – j’aimais mes ami.e.s, ma famille, mon chat, mon crush, la musique, le théâtre, les pâtes alfredo bacon qu’on se cuisinait systématiquement avant d’aller danser. Bref, j’aimais beaucoup de choses en 2010 mais j’aurais voulu avoir un amoureux avec qui partager tout ça. C’était plus facile de s’affirmer en tant que femmes indépendantes et fortes who don’t need no man que d’avouer ressentir un besoin de connexion romantique avec quelqu’un. Ce ne sont pas des mots ou des concepts que je maîtrisais à l’époque – remercions bell hooks pour ses enseignements sur l’amour qui ont changé radicalement ma façon d’approcher l’intimité.

Ça prend beaucoup de courage pour être vulnérable et décider qu’on veut trouver une personne (ou plusieurs!) avec qui partager notre vie. Ça en prend encore plus lorsqu’on ajoute le féminisme dans l’équation. Doit-on faire des concessions pour donner une chance à des gens qui ne partagent peut-être pas nos valeurs? Doit-on évacuer le politique de l’amour si quelqu’un nous plait mais écoute des vidéos de Jordan Peterson dans ses temps libres?

Qu’est-ce que ça représente, dater en 2022 quand on est féministe?

D’emblée, j’ai envie de dire que ce n’est pas particulièrement agréable. Le dating est un jeu presque impossible à maîtriser, car les règles changent constamment selon la personne avec qui on joue, et on ne peut pas aborder ça comme un one size fits all. Je me méfie des conseils généraux sur l’amour et le dating, même si je pêche parfois dans des articles du Cosmopolitan lorsque j’analyse les couples d’Occupation Double dans notre podcast Les Ficelles. Ce n’est pas ce que j’ai l’intention de faire aujourd’hui avec ce courrier du cœur de la St-Valentin; je sais que je ne pourrais régler aucun débat sur l’amour. Des dizaines de personnes m’ont écrit pour partager leurs inquiétudes, leurs questionnements, leurs frustrations toutes légitimes concernant le dating et le féminisme. J’ai sélectionné les sujets qui revenaient le plus souvent, des sujets qui me préoccupait aussi lorsque j’étais active sur les applications de rencontre et que j’enchaînais les dates moyennes avec des hommes au final pas tellement intéressants mais qui me donnaient de l’attention et du divertissement le temps de quelques pintes à l’Amère à Boire – mon bar de prédilection de first date circa été 2019.

J’aimerais aussi spécifier que les questions reçues concernent toutes des situations avec des hommes cis hétérosexuels : il semblerait que ce soit particulièrement difficile pour des femmes féministes de dater dans ce bassin spécifique. Bien que je ne doute pas que le dating dans d’autres sphères comporte aussi ses difficultés et ses propres écueils, nous parlerons aujourd’hui spécifiquement des hommes cis hétéro. Lors des discussions virtuelles entourant la rédaction de cette chronique, une amie a offert comme conseil de ne plus dater d’hommes cis hétéro. C’est fort probablement une suggestion judicieuse, mais si ce n’est pas une possibilité pour vous, je vous propose des pistes à explorer pour mieux concilier vos valeurs et le dating.

En espérant que mes réflexions sur l’amour et le féminisme vous apportent quelques débuts de réponses, des rires et du réconfort.

Doit-on mentionner sur notre profil d’application de rencontre que nous sommes féministes ?

Je ne me suis jamais posé la question lorsque j’avais des profils sur différentes applications : j’écrivais que j’étais féministe mais que j’étais aussi une femme grosse et politisée. Ma logique était la suivante : mettre cartes sur table instaure un filtre automatique pour éliminer les hommes qui seraient rebutés tôt ou tard par mes valeurs de gauche. J’ai accroché trop souvent dans ce filet des poissons prompts à contester le féminisme et qui swipaient oui juste pour me contredire, je vous l’avoue. Par contre, ces hommes s’éjectent eux-mêmes rapidement de la course, donc le filtre fonctionne malgré le désagrément.

Je suis peut-être passée à côté d’hommes qui auraient pu être de très bons partenaires parce que le terme est intimidant et qu’ils ne se sentaient pas à la hauteur d’une étiquette aussi chargée.

J’ai appris durant mes années de dating que ce n’est pas si commun de mettre la politique au cœur de nos interactions avec les autres.

Certaines personnes ne sont tout simplement pas intéressées à discuter de féminisme, de luttes anti-racistes, d’oppression et des derniers sondages électoraux. Quand on milite au quotidien pour des causes qui nous mobilisent, on pourrait en parler pendant des heures et c’est tout à fait légitime de s’attendre à ce que notre partenaire soit notre interlocuteur. On pourrait par contre avoir envie de ne pas mêler notre vie intime à notre vie militante – en ce sens, dater quelqu’un qui tripe sur la cuisine, sur les films de Marvel et le ski de fond mais qui ne peut pas nous relancer sur les conséquences de la grossophobie médicale, ça peut être rafraîchissant et bienvenu. On pourrait aussi avoir envie que nos valeurs politiques et militantes ne soient pas un enjeu au sein de notre relation, malgré les différences marquées. C’est potentiellement plus compliqué à concilier, mais ce sont tous des choix valides qui ne concernent que vous. Il faut ainsi réfléchir à ce qui vous rend confortable au quotidien, quel genre de dynamique vous souhaitez installer avec votre partenaire. 

J’ai tendance à penser qu’il vaut mieux être honnête sur qui nous sommes dans ce petit paragraphe servant à nous décrire. Je n’ai plus envie de m’excuser d’être qui je suis : « je suis féministe, c’est ça qui est ça, je ne te demande pas nécessairement ton avis, je t’en informe. » Je m’attends à ce que mon partenaire soit à tout le moins ouvert à apprendre sur le sujet et à s’éduquer sur la question – et comprenons-nous bien, cette attente n’est pas démesurée. Ce devrait être le strict minimum pour s’engager dans une relation : la curiosité et l’ouverture.

Quoi faire quand des hommes cis hétéro veulent trop rapidement parler de sexe sur les applications de dating?

Si la pandémie nous a appris quelque chose, c’est bien qu’il fallait se réinventer pour continuer d’avoir une sexualité épanouissante en étant célibataire lors des confinements. On a vu différentes initiatives émergées pour briser la solitude – je pense entre autres à Club Solo, « une application pour cartographier les plaisirs solitaires. » Je peux comprendre que ce soit tentant de glisser vers le sexting, surtout après plusieurs mois d’abstinence covidienne. Aborder la sexualité de front avec une personne d’une application de dating peut avoir des avantages ou des inconvénients. Si vous avez un kink particulier qui peut être niché ou qui demande à être discuté d’emblée avant de vous engager dans une relation avec quelqu’un parce que c’est un deal breaker, c’est peut-être une bonne idée d’entamer des discussions là-dessus avec un.e partenaire potentiel.le.

Par contre, j’ai souvent parlé avec des hommes qui me posaient rapidement – trop rapidement! – beaucoup de questions sur mes préférences sexuelles sans avoir pris la peine de faire ma connaissance d’abord et avant tout. Je me suis toujours questionnée sur cette approche, à savoir si ces hommes finissaient par rencontrer des femmes qui n’étaient pas immédiatement refroidies par l’insistance avec laquelle ils essaient de nous extirper des détails sur notre sexualité. Ces questions sont très déshumanisantes, surtout lorsque notre présence sur les applications de dating n’est pas dans le but d’obtenir de la sexualité rapidement. Rien de mal à utiliser Tinder pour des histoires d’un soir, entendez-moi bien. Mais j’ai trouvé très difficile de prendre au sérieux des hommes qui semblaient n’en avoir que pour la grosseur de mes seins et la profondeur de ma bouche avant même de m’avoir demandé ce que je faisais dans la vie ou mon film préféré.

Je n’ai que rarement continué la conversation avec des hommes qui voulaient la tirer trop vite vers la sexualité, mais j’ai parfois tenté d’établir mes limites en leur disant, par exemple, que je n’étais pas confortable avec ce sujet de discussion aussi vite. C’est leur réaction qui est plus éloquente que la demande initiale : s’ils s’excusaient et passaient à autre chose pour ne pas y revenir huit minutes plus tard, ça valait certainement la peine de continuer à discuter. S’ils me sortaient des excuses bidons ou adoptaient une attitude défensive ou agressive, je savais que j’avais, en bon français, dodged a bullet.

Alors voilà. C’est tout à fait légitime de rechercher un.e partenaire avec qui nous serons compatibles sexuellement; ça l’est moins de ne pas respecter notre consentement et d’insister pour envoyer des dick pic ou en demandant des nudes sur Snapchat.

Ce genre de comportements est un red flag, à mon avis, et j’aurais tendance à passer au suivant si la personne ne peut pas respecter votre degré de confort.

Comment ne pas devenir cynique face aux hommes cis hétéro quand on est une femme hétérosexuelle?

J’ai beaucoup hésité avant de répondre à cette question, parce que je crois que c’est inévitable de ressentir du mépris envers les hommes cis hétéro en général. Ça ne veut pas dire que nous détestons en bloc tous les hommes, comprenez-moi bien. Je pense que la critique féministe de la masculinité contemporaine est légitime – je suis la première à exiger des hommes qu’ils soient moins médiocres, qu’ils fassent plus d’efforts pour déconstruire les pires pans de leur socialisation, qu’ils soient plus à l’écoute des récriminations féministes, etc. C’est inévitablement difficile à concilier avec le dating, même si on est très conscient.e que ce ne sont pas tous les hommes cis hétéro individuellement qui portent le chapeau de la médiocrité. Après tout, j’ai aujourd’hui un copain merveilleux rencontré sur une application de rencontre; on s’entend que c’est possible de rencontrer quelqu’un même en étant féministe, même après trente ans.

Chose certaine, c’est tout à fait normal de se retrouver face à de l’impuissance et du découragement lorsqu’on se balade sur les applications de dating sans succès, ou quand on enchaîne des dates plates avec des gars en sachant pertinemment que nous n’allons jamais les revoir après. Deux principaux éléments m’ont aidée à combattre le cynisme dans le dating.

Premièrement, c’est important de se rappeler que le célibat n’est pas une fatalité. Je tiens à souligner que la valeur d’une personne – surtout d’une femme – ne se mesure pas à sa capacité d’être en couple. Nous avons des vies bien remplies, des carrières florissantes ou des études importantes, nous avons des ami.e.s, de la famille, des passe-temps et des intérêts divers qui nous définissent bien plus que notre statut matrimonial. La volonté d’être en couple est complètement justifiée, mais elle ne devrait jamais s’accomplir en faisant des compromis sur nos attentes et nos standards, sur les choses importantes que nous voulons retrouver chez un.e partenaire.

Pour ce faire, il faut garder en tête mon deuxième point : il va probablement falloir dater en masse de chaudrons avant de rencontrer sa personne.

Si le féminisme nous a appris à ne plus croire aux contes de fées et à réduire notre existence à la vie domestique, ça fait aussi partie du package deal d’exiger mieux et de devoir chercher plus longtemps une personne qui partagera notre vision de l’équité et du féminisme.

Les chances de rencontrer THE ONE après une ou deux dates sont très minces, soyons réalistes. Pour espérer trouver l’homme cis hétéro supérieur à la moyenne qui fera battre notre coeur, c’est certain qu’on doit nager à travers une mare de gars décevants pour se rendre à la ligne d’arrivée. C’est une question de statistiques : si on part du principe que l’homme cis hétéro moyen est décevant et qu’il nous pousse à cultiver le cynisme, il faut s’attendre à devoir faire un tri parmi l’offre disponible.

Ce qui m’a aidé personnellement à ne pas sombrer dans le cynisme, c’est de voir le dating comme une aventure en soi – pardonnez-moi cet intermède quétaine mais comme le dit l’expression, it’s not about the destination, it’s about the journey. Rencontrer de nouvelles personnes, surtout après les deux ans de pandémie, ça reste amusant et divertissant. Ce n’est pas arrivé systématiquement, mais je suis restée amie avec plusieurs de mes anciennes dates parce que j’ai été très claire sur le pourquoi du comment ça ne fonctionnerait pas ou parce que j’ai demandé des explications si la relation s’est terminée par leur choix. Ces amitiés sont très précieuses et elles sont souvent nées d’un swipe à droite. Chaque personne rencontrée m’a aidée à affiner mes attentes et à me préparer pour la date suivante en étant plus sûre de moi-même. Je me connaissais mieux et surtout, j’étais en mesure de mieux évaluer ce que je pouvais apporter à une personne et vice versa. Je ne crois pas être jamais sortie d’une date sans en avoir eu une leçon quelconque à tirer – sauf peut-être la fois ou je me suis ramassée face à un adorateur de Stephen Harper. Comme quoi même une dateuse chevronnée peut avoir des accidents de parcours!

C’est peut-être facile à dire pour moi parce que je suis passée de l’autre côté de la clôture du célibat, mais je l’ai souvent dit jadis alors que j’empilais des histoires douteuses de dates peu concluantes et que je partageais mes réflexions en stories sur Instagram avec mes abonné.e.s en guise de debrief. Ça m’a appris à être honnête et à considérer mon temps comme étant précieux, au lieu de m’acharner dans des relations qui n’allaient nulle part mais qui me désennuyaient temporairement. 

Ce qui m’a surtout aidé à combattre le cynisme, c’est la profonde conviction que je suis une personne très cool qui mérite d’avoir un partenaire aussi cool que moi, sans devoir faire des compromis sur mes valeurs fondamentales pour y arriver. Et tant pis si ça prend du temps, tant pis si je dois faire le tour de Tinder trois fois à la recherche du drôle de pinson qui ne fera pas juste s’accommoder de mon féminisme mais pour qui ce sera un plus dans sa propre liste de critères.

Je vous souhaite d’en arriver au même constat.

Amélie Faubert

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