La lutte, ou la chute?

Je suis ce que les aficionados des étiquettes générationnelles appellent un « xennial », cette micro-génération adossée au seuil des portes battantes qui séparent les générations « X » et « Y ».

Nous sommes des enfants des années 1980 et des adolescents des années 1990. Nous avons grandi dans un monde sans écrans portatifs et sans surveillance de masse. Nous sommes devenus des adultes et nous avons vécu notre « coming of age » alors qu’Internet faisait son entrée dans les maisons des familles des classes moyennes et aisées – les pauvres allaient au cyber-café. Nous étions comparativement isolés du monde par rapport à aujourd’hui, ce qui nous a rendus fragiles à la propagande qui nous présentait le récit d’un Occident qui avait atteint la ligne d’arrivée de l’Histoire avec la chute de l’URSS et l’avènement d’une supposée Pax Americana. C’était là, disait-on, un grand soulagement de voir Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev se serrer la main alors que le Mur de Berlin s’effondrait sous les coups de masse, après une décennie qui avait débuté sous le signe de la menace nucléaire. Mais déjà à l’école primaire, on nous parlait d’une autre menace, cette fois-ci venant de la Terre elle-même, fatiguée d’encaisser les coups violents qu’on lui portait depuis plus d’un siècle déjà – effet de serre, pluies acides et destruction de la couche d’ozone. 

La fin de l’Histoire, écrivait Francis Fukuyama en 1992 (avant de se rétracter en 2006). Trente ans plus tard, l’histoire reste pourtant en marche, surtout à reculons, et nous restons collectivement passifs devant les ambitions destructrices des puissants de ce monde. 

Nouvelle Guerre Froide

Pour son livre La lutte ou la chute! paru chez Lux en 2020 et publié originalement en 2018, le journaliste allemand Emran Feroz s’est entretenu avec Noam Chomsky, qu’il a rencontré pour l’occasion à l’Université de l’Arizona à Tucson, située à une centaine de kilomètres au nord de la frontière avec le Mexique, nouvelle ligne de front dans la guerre que mène l’empire américain à ce qu’elle considère une invasion de migrants illégaux. Une lecture qui arrivait à brûle-pourpoint cette semaine alors que se profile une nouvelle Guerre Froide entre l’OTAN et non seulement la Chine (l’épouvantail communiste de notre ère), mais aussi la Russie qu’on accuse de velléités impérialistes dans son ancienne zone d’influence. On nous présente un Vladimir Poutine nostalgique non pas de l’URSS pour laquelle il a servi au KGB, mais plutôt du vieil empire et de l’âge d’or des Tsars, qui s’imagine se réincarner Pierre le Grand plutôt qu’en Petit père des peuples. Les bulletins de nouvelles nous parlent de « l’agresseur russe » qui menacerait non seulement son vieil ennemi américain mais aussi le continent européen tout entier! À travers la bouche des commentateurs membres de chaires de recherche grassement subventionnées par le gouvernement et rompues à l’idéologie libérale-internationaliste (lire : celle d’un Occident moralement supérieur), l’armée russe nous paraît pratiquement invincible et la mobilisation de 100 000 soldats le long de la frontière russo-ukrainienne devient une ligne rouge à ne pas franchir. L’OTAN semble prête à vouloir en découdre militairement avec la Russie en invoquant la légitime défense. 

Mais s’il y a une chose qui n’a pas changé depuis la chute de l’URSS, c’est cette manie de nous faire avaler ce qui reste, selon toute vraisemblance, de la désinformation de la part de la Russie quant à ses réelles capacités militaires. Selon les données compilées par l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, le budget militaire des USA s’élevait à 778 milliards de dollars américains en 2021, soit 39% de toutes les dépenses militaires mondiales et 3,4% de son produit national brut. La Russie a quant à elle dépensé 61,7 milliards, soit 3,1% des dépenses mondiales et 4,3% de son PNB. Ceci sans compter que la Grande-Bretagne, l’Allemagne et la France figurent toutes dans le palmarès des 10 pays qui consacrent le plus d’argent pour leur préparation à la guerre et que l’Italie, l’Australie et le Canada suivent immédiatement. L’empire américain et ses vassaux occidentaux possèdent un vaste complexe militaro-industriel qui, béni par le capitalisme le plus sauvage, engrange des profits immenses et alimente les économies nationales. À elle seule, la puissance militaire américaine écrase à peu près toutes ses rivales dans un scénario de guerre conventionnelle, c’est-à-dire non-nucléaire et symétrique – ironiquement, elle reste défaite par des insurrections locales comme celles en Afghanistan et en Irak. 

Considérant l’improbabilité d’une escalade nucléaire totale et l’importance trop souvent sous-estimée du facteur économique, la Russie ne constitue pas la menace qu’on nous brandit. Même en Ukraine qui ferait les frais d’un conflit militaire majeur, la question de l’adhésion à l’OTAN divise ses citoyen·nes. 

Est-ce à dire que la Russie de Poutine n’est pas militariste? Absolument pas – Poutine demeure un autocrate ambitieux qui a ressuscité le vieil hybride national-religieux dans son pays. Mais comme le rappelle avec justesse Chomsky, ce n’est pas la Russie qui possède près de 800 bases militaires à-travers le monde et un budget militaire plus grand que les 13 pays qui suivent ensemble, dont 11 sont des alliés fermes. 

Mais une nouvelle Guerre Froide ranimera très certainement notre anxiété collective, elle-même vectrice d’une peur qui profitera grassement au complexe militaro-industriel et aux grands médias qui feront encore une fois semblant d’offrir une perspective neutre en invitant des politologues financés par des chaires liées à l’élite politico-financière et des généraux retraités employés par des think tanks fauconnières.

Lutter, ou chuter! 

Dans ses entretiens, Feroz pose deux questions fondamentales à Chomsky : pourquoi concentrer la critique sur notre propre camp quitte à passer pour traître, et quel rôle doivent jouer les intellectuels?

Réponse : parce que le rôle des intellectuels est de réfléchir sur des enjeux que nous contrôlons, tout en rappelant que les intellectuels critiques d’aujourd’hui sont comme les prophètes des récits bibliques – on les persécute plutôt que les écouter. Mais dans ces mêmes histoires, les prophètes finissent presque toujours par avoir raison. Et tout intellectuel, réel ou fantasmé, qui bénéficie de larges tribunes, ne peut être qu’un appendice du pouvoir. 

Nous, détenteurs et détentrices d’une voix publique, même marginale, devons donc nous solidariser des oppositions aux régimes autoritaires tout en restant vigilant·es de leurs instrumentalisations par l’Occident. Et nous devons combattre férocement les injustices dans nos propres pays. 

Car devant les spectres de cette Nouvelle Guerre Froide, le néo-colonialisme domestique et étranger ainsi que la menace climatique, plus nous échouons à convaincre du péril en la demeure, plus les gestes à poser devront être radicaux et expéditifs au risque de faire de nous les artisans de notre propre chute dans une violence que même les révoltes les plus justes ne sauraient souhaiter.  

Martin Forgues

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