Entrevue

Davantage de travailleurs temporaires au Québec : une «instrumentalisation» des employés vulnérables

L’économie québécoise dépend toujours plus des travailleur·euses étranger·ères temporaires, qui vivent pourtant de la précarité et des abus.

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Depuis lundi, plusieurs industries québécoises peuvent désormais embaucher deux fois plus de travailleur·euses étranger·ères temporaires qu’auparavant. Or, ce changement va fragiliser davantage la situation des employé-es les plus vulnérables, d’ailleurs comme d’ici, s’inquiète le Centre des travailleurs et des travailleuses immigrants.

Les entreprises de plusieurs secteurs comme le commerce de détail, l’hébergement, la transformation alimentaire, la fabrication ou la foresterie pourront désormais recourir à 20 % de travailleur·euses étranger·ères temporaires, contre 10 % auparavant. Ces personnes devront plus précisément occuper des postes à bas salaire. L’objectif est de permettre aux employeurs de pallier la pénurie de main-d’œuvre dans ces emplois.

Cette modification au Programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET) du Québec, entrée en vigueur lundi, est le fruit d’une entente entre les gouvernements fédéral et provincial, conclue en août dernier. Il s’agit d’un projet pilote, en place jusqu’à la fin de 2024.

Des premiers changements au PTET avaient déjà été annoncés le 6 décembre dernier. Depuis cette date, les entreprises des secteurs déjà mentionnés peuvent bénéficier plus facilement du PTET. Elles sont en effet exemptées de certaines obligations liées à l’affichage de poste et à l’effort de recrutement. Les discussions entre les gouvernements provincial et fédéral se poursuivent en vue d’instaurer des assouplissements supplémentaires au PTET.

Le nombre de travailleur·euses étranger·ères temporaires a plus que doublé au Québec entre 2015 et 2020, passant de 15 330 à 32 965, selon les chiffres de Manufacturiers et Exportateurs du Québec.

« À la merci des employeurs »

Les changements entrés en vigueur lundi risquent d’aggraver encore la condition des travailleur·euses étranger·ères temporaires, analyse Cheolki Yoon, organisateur au Centre des travailleurs et travailleuses immigrants (CTI). « Ça va bien sûr mener à une augmentation importante des travailleurs temporaires au Québec », pointe-t-il. Ces personnes sont pourtant parmi les plus vulnérables sur le marché du travail, rappelle celui qui mène aussi des recherches sur les systèmes d’immigration canadien et québécois à l’Université McGill.

C’est que, sauf exception, les travailleur·euses temporaires ont un permis de travail « fermé ». C’est-à-dire que leur présence au pays est liée à un emploi précis, dans une entreprise en particulier. En conséquence, « ils sont à la merci de leur employeur », puisqu’ils ne peuvent pas changer d’emploi advenant des difficultés ou de mauvais traitements, explique Cheolki Yoon. « Ils tolèrent souvent des violations de leurs droits ou des conditions misérables » pour pouvoir garder leur travail.

Autrement dit, les nouvelles mesures mises en place par Québec et Ottawa risquent de multiplier ces situations d’abus dans les entreprises de la province.

Plus de travailleur·euses temporaires, moins de résident·es permanent·es

Si les travailleur·euses temporaires « acceptent l’inacceptable », explique encore Cheolki Yoon, c’est aussi « dans l’espoir d’accéder un jour à la résidence permanente ». Cela leur permettrait de demeurer au Québec et d’entrer sur le marché du travail régulier.

Mais ils et elles ont beaucoup moins de chance de pouvoir immigrer depuis les modifications apportées l’an dernier au Programme de l’expérience québécoise (PEQ) par le gouvernement Legault, déplore Cheolki Yoon. Les personnes occupant des emplois dits « pas » ou « peu qualifiés » (la forte majorité des travailleur·euses temporaires) ne peuvent désormais plus compter sur leur expérience de travail au Québec pour obtenir la résidence permanente grâce au PEQ.

« C’est contradictoire », souligne Cheolki Yoon. « D’un côté, on veut plus de travailleurs étrangers temporaires pour répondre aux besoins de l’économie, de l’autre on restreint l’accès à l’immigration permanente. Ça montre très clairement la tendance du programme d’immigration québécois. »

Qui plus est, ce déséquilibre entre les nouvelles mesures du PEQ et du PTET « va renforcer la compétition, la rivalité entre les travailleurs étrangers temporaires », se désole l’organisateur communautaire.

Une « instrumentalisation » de l’immigration au profit de l’économie

Pour Cheolki Yoon, permettre aux entreprises de recruter davantage à l’étranger, cela n’est pas la solution idéale à la pénurie de main-d’œuvre. À ses yeux, si les entreprises peinent à trouver du personnel ici, c’est d’abord parce qu’elles « refusent d’améliorer les salaires et les conditions de travail ». Elles s’appuieraient donc sur les travailleur·euses temporaires pour maintenir cette situation.

« Il y a des postes vacants dont personne ne veut, alors on trouve ailleurs des personnes qui sont prêtes à accepter ces salaires et ces conditions de misère », explique l’organisateur au CTI.

En fin de compte, estime-t-il, les changements au PTET vont faire une pression à la baisse sur les conditions de travail, désavantageant autant les travailleur·euses étranger·ères que celles et ceux d’ici.

« C’est une instrumentalisation du système d’immigration québécois » pour protéger les profits de certaines industries, juge Cheolki Yoon. « C’est l’intention très claire du gouvernement caquiste depuis sa prise de pouvoir. Les libéraux avaient une intention similaire avant, même s’ils étaient moins évidents. »

« Notre gouvernement travaille sans relâche pour assurer que le Programme des travailleurs étrangers temporaires répondra aux besoins des entreprises du Québec. »

Jean Boulet, ministre du Travail et ministre de l’Immigration, le 2 novembre dernier, lors de l’annonce des paramètres des changements au PTET

L’entrée en vigueur des « assouplissements » au PTET a été saluée lundi par les différentes associations d’employeurs de la province, comme le Conseil du patronat, la Fédération des chambres de commerce ainsi que Manufacturiers et Exportateurs du Québec. Ces deux derniers groupes demandent toutefois aux gouvernements de favoriser aussi l’immigration permanente, citant notamment les coûts élevés du recrutement à l’international.

Trop peu, trop tard

Le gouvernement du Canada rappelle qu’il travaille actuellement à l’amélioration des mesures de protection des travailleur·euses étranger·ères temporaires. Pour Cheolki Yoon, cela prouve surtout qu’il y a des problèmes bien connus avec le PTET.

Il remarque aussi que les gouvernements sont plus pressés de faciliter le recrutement des travailleur·euses temporaires par les entreprises que d’assurer la protection de ce groupe vulnérable. « Ça tarde. Certaines améliorations sont attendues depuis bientôt deux ans. »

L’organisateur au CTI doute aussi de l’efficacité « concrète, sur le terrain » des mesures fédérales. Selon lui, c’est d’abord en mettant fin aux permis de travail « fermés » qu’on pourra défendre les travailleur·euses étranger·ères contre les abus des employeurs. Il estime aussi que l’amélioration des salaires et des conditions de travail, de même qu’un meilleur accès à la résidence permanente sont nécessaires pour réduire le recours aux travailleur·euses étranger·ères précaires.

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