Le baseball à Montréal et l’argent du sang

J’allais vous proposer cette semaine une chronique sur le Sommet des oligarchies que les grands médias nous ont vulgairement présenté comme le Sommet des démocraties. Il s’agissait, grossièrement, d’une réunion virtuelle d’une centaine de pays invités, pour la plupart suspects de convenance de l’axe kleptocratique que constituent les pays du Nord global – dont le Canada – ainsi que leurs satellites régionaux. Joe Biden, président et chef de la direction du suzerain américain, se disait fort préoccupé par la « menace » que représentent la Russie et la Chine ainsi que par la « tyrannie » de gouvernements tels que celui du Venezuela. 

Étrangement, ou pas, il s’inquiète beaucoup moins de l’accession d’un néo-fasciste à la tête du Brésil, du fait que son propre pays, le plus puissant du monde, est en grave recul démocratique et par ce qui se passe en Inde, où la montée d’un nationalisme ethnique promu par le BJP de Narendra Modi mène à la persécution de nombreuses communautés minoritaires. Même le Time s’inquiétait en octobre dernier d’un possible génocide musulman, lui qui vient pourtant de démontrer son détachement complet de la décence humaine en décrétant Elon Musk comme personne de l’année – c’est un peu comme si, dans les histoires de Superman, Le Daily Planet couronnait Lex Luthor – mais bon, je digresse, je vous en reparlerai. 

Car une nouvelle apparemment sans intérêt d’un angle international m’a fait sourciller suffisamment pour changer de sujet le lendemain du jour de tombée et, je l’espère, m’éviter les foudres de ma rédac-chef qui attend probablement mon papier en tapant gravement du pied. 

Lavage d’argent sale

Titre d’un article du Journal de Montréal, paru hier : « Retour du baseball à Montréal : le clan Bronfman avance vers son but ». On y apprend que le groupe Claridge, dirigé par Stephen Bronfman, s’est associé avec d’autres partenaires d’affaires pour ramener, à temps partiel, une équipe de baseball professionnel à Montréal. Sujet récurrent dans l’actualité, le retour des Expos, comme celui des Nordiques à Québec, reste le parfait mirage pour faire oublier le réel à un peuple que Michel Chartrand qualifiait de « colonisé et peureux » en entrevue avec Paul Arcand au début des années 2000. Branchons vite un alternateur à la tombe du vénérable syndicaliste de combat, histoire de briser le monopole énergétique d’Hydro-Québec, car un des partenaires de l’héritier d’un empire de contrebande d’alcool se révèle être Stéphan Crétier, PDG de GardaWorld. 

Et c’est là que commence le lien avec l’actualité internationale. 

Car les activités de GardaWorld transcendent la perception qu’on peut en avoir ici, dans son berceau corporatif. Voyez-vous, l’enfant élevé à la mamelle de l’État subventionnaire est devenu un ogre alimenté par le sang des innocents. 

Après les attentats du 11 septembre 2001, Garda est devenue un chef de file mondial du mercenariat rendu fort profitable par la privatisation rampante des conflits en Afghanistan et en Irak. On peut la voir comme la petite cousine de Blackwater, d’abord rebaptisée Academi puis absorbée par le groupe Constellis, le plus grand consortium de soldats de fortunes qui engrange des milliards de dollars, surtout des fonds publics, pour sécuriser les acquis de l’impérialisme occidental et de ses vassaux installés dans les pays qu’ils ont détruits. 

Garda ne saurait se comparer à Blackwater en matière d’atrocités commises et Justin Trudeau, même s’il en avait le pouvoir, n’aurait pas à émuler Donald Trump et accorder un pardon au groupe de criminels de guerre qui a sauvagement assassiné des civils en Irak en 2007. Mais Garda et son PDG ont très certainement recueilli une partie appréciable du butin en contrats de toutes sortes. Depuis quelques années, je reçois toujours dans mes courriels et sur LinkedIn – je me demande encore pourquoi et comment, les voies des algorithmes sont impénétrables – des offres de contrats de GardaWorld comme soldat de fortune, entre autres sur des projets de protection de VIP et d’installations pétrolières. Fin 2011, elle a recruté l’ancien général canadien Daniel Ménard pour mener l’expansion de la compagnie au Moyen-Orient et en Asie du sud-ouest, principalement en Afghanistan. C’est d’ailleurs là-bas que deux employés britanniques ont été arrêtés en 2012 pour contrebande d’armes. Puis, fin 2014, Ménard a passé trois mois dans une prison afghane pour le même crime.

En 2013, elle a recruté un autre ancien haut-gradé de l’armée canadienne, le lieutenant-colonel Andrew Zdunich, pour mener les opérations de la compagnie en Libye deux ans après que le Canada ait pris part à l’invasion et au renversement par la force du gouvernement libyen. 

En 2021, lors de la chute de Kaboul, Garda a été accusée d’avoir abandonné 125 employés afghans ainsi que plusieurs douzaines de chiens de service. La compagnie a bien sûr nié, mais elle fut également accusée par un autre ex-employé, kidnappé en Irak en 2007.  

Vous voyez le schéma se dessiner – Garda marche dans les sillons abreuvés du sang des innocentes victimes du militarisme occidental post-11 septembre. 

Au moment de l’acquisition de 51% des actions de Garda par la firme d’investissements BC Partners en 2019, sa valeur nette était estimée à 5,2 milliards de dollars canadiens.

Stéphan Crétier se dit intéressé à investir dans le retour de « nos Z’amours » après son ascension dans l’élite du complexe militaro-industriel canadien avec les miettes qu’il a ramassé au pied de la table du festin des faucons.

Mais ça, vous ne le lirez certainement pas ailleurs.

Martin Forgues

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