Éric Zemmour, le candidat du repli identitaire

On vit dans un monde où il est possible d’être néo-nazi et de participer au « meeting » d’un candidat à la présidence française juif et ouvertement islamophobe.

Bien que ça puisse paraître stupéfiant, ces mots ne sont pas les lignes d’ouverture d’une dystopie à la Man in the High Castle, qui serait le récit d’un revirement de situation entre les bourreaux et leurs victimes. Une dystopie dans laquelle juives et juifs auraient pris la place de fascistes et nazis. 

Ce n’est pas une œuvre de fiction, nous vivons bel et bien dans une dystopie. Un monde dans lequel un juif nommé Éric Zemmour, ayant grandi dans une famille pratiquante, ayant reçu une « éducation juive », se disant même « juif berbère », est la dernière vogue de l’extrême-droite française.

C’est à se demander, si l’on n’est pas tombé sur la tête, qu’un « juif », épris de la culture, de l’histoire de ce peuple houspillé, déporté, exterminé propose aujourd’hui aux musulman.es de France le même sort que jadis plusieurs nationalismes européens réservaient à ses ancêtres : assimilation, effacement de la différence ou déportation…

La fétichisation du phénomène Zemmour

Comment expliquer l’incompréhensible? Que la figure d’un « juif » soit le dernier avatar d’un nationalisme français toujours plus rétrograde et moribond? Plusieurs auteurs ont essayé de comprendre ce phénomène à travers ses manchettes biographiques. Selon cette lecture, si Zemmour est devenu ce qu’il est aujourd’hui, c’est d’abord à cause de son parcours personnel, de sa conjointe qui le pousse à la mégalomanie, à la course décadente et à la calomnie afin de réparer un complexe chez celui qui s’est toujours senti frustré dans sa masculinité, etc.

D’autres auteurs, politiciens, privilégient une analyse de son identité juive, comme la source de cet extrémisme, cette envie « radicale » de rupture avec la culture arabo-musulmane. Se mélangent ici pêle-mêle des approches culturalistes et essentialistes visant à expliquer pour une énième fois que le monde serait en proie à un « clash des civilisations ».

Toutes ces lectures, aux penchants misogynes, imprégnées d’un psychologisme de pacotille, ou qui se pensent « innovantes » en rabâchant des propos aux relents antisémites vieux de mille ans, ne répondent pas à l’ampleur du phénomène Zemmour. Au contraire, au lieu d’élucider les origines de la popularité du candidat Zemmour autant en France qu’a l’international, ces commentaires viennent occulter les dynamiques en place qui ont propulsé Zemmour sur la route de l’Élysée.

Bien qu’il en déplaise à ce dernier, ce n’est pas sa force de caractère, ou ses « idées » qui sont monnaie courante depuis plusieurs décennies dans le paysage politique français, qui ont été à même de forger un certain engouement pour sa candidature. De plus, dire que l’électorat d’extrême-droite serait reconnaissant de l’instrumentalisation par le candidat Zemmour de son « identité juive », serait prêter trop d’ouverture d’esprit à des personnes qui restent profondément antisémites. À leurs yeux c’est justement l’abdication de cette  prétendue « identité juive» qui est son salut. 

Zemmour comme dernier rempart

Si nous écartons ces pistes de réponse, il faut alors se demander « De quoi Éric Zemmour est le nom ? » selon la méthode empruntée par Alain Badiou. Qu’est-ce que Zemmour représente dans le paysage intellectuel français, de quel mouvement de fond relève-t-il ?

En ce sens, il faut être clair, n’y a rien de « nouveau » dans ce « nouveau Zemmourisme ». Le Zemmourisme n’est pas novateur, c’est du réchauffé. Le Zemmourisme n’est pas action, il est réaction. Réaction à un contexte de profonde remise en question du mode de production capitaliste, n’oublions pas la dimension de la révolte des gilets jaunes qui a paralysé la France. Réaction à l’ascendance d’une nouvelle gauche décoloniale, féministe intersectionnelle et queer qui a réussi à chambouler en quelques années le paysage médiatique occidental et par ricochet le paysage médiatique et la société française. Jamais en France et dans nos sociétés occidentales, il n’y a eu autant de débats sur le racisme, sur l’importance d’un féminisme décloisonnant véritablement intersectionnel, sur l’importance des luttes pour la reconnaissance des identités de genre, etc.

Zemmour comme Trump, Bolsonaro et maintenant des figures comme Kast au Chili, sont les derniers remparts d’un mode de production capitaliste à bout de souffle qui n’arrive pas à dépasser ses propres contradictions. Ne pouvant plus jouer le rôle d’un « capitalisme bienfaisant », il se doit de reconnaître ses fondements – le racisme, le patriarcat, l’hétéronormativité etc. – pour mieux les intensifier. Le temps du capitalisme édulcoré est révolu. 

Ce n’est pas anodin que ces monstres maraudent lors de ces temps crépusculaires, c’est que leur monde se meurt pour paraphraser Gramsci. 

Zemmour et la « question juive »

Zemmour parle de « Reconquête » : sans doute un grossier clin d’œil à la période historique de la « Reconquista », comme si son discours islamophobe n’était pas assez vulgaire déjà… Mais le Zemmourisme est plutôt concession, il est capitulation, à l’idée que les juifs, « l’autre », ne peuvent appartenir à une « nation » qu’en capitulant, à une supposée identité majoritaire. Pour reprendre les mots de l’historien Enzo Traverso, Éric Zemmour n’est que le dernier chapitre d’une « longue réaction conservatrice juive » qui a capitulé devant l’idée du tout puissant « État-nation ». Un État-nation auquel on se plie, pour lequel on délaisse alors sa culture et ses traditions, pour revêtir la toge de la religion sécularisée d’un nationalisme dévorant.  Cependant, maintes générations de juives (Rosa Luxembourg, Emma Goldman, même Garcia Mendes Nasi et j’en passe) ont compris avant Zemmour qu’il n’y avait pas de compromis possible à faire avec un nationalisme qui demande la concession ultime, l’effacement, un effacement qui se transforme très aisément en anéantissement. L’histoire nous a démontré que le « juif », « l’autre », est toujours « autre » dans les yeux de celui qui le désigne ainsi, peu importe ses courbettes. 

Bien que les Zemmours de ce monde vomissent le « repli identitaire », porté par les zélés des « identity politics », leur vision étriquée de l’identité homogénéisante, dévorante, est le summum du repli identitaire, jusqu’à l’abnégation de soi.  

Ces adeptes de la concession, tel que prôné par Zemmour, on les trouve aussi ici, au Québec. Ce sont les organismes juifs qui préfèrent soutenir l’instrumentalisation à des fins politiques de la laïcité par peur d’être qualifiés de « communautaristes ». Ces mêmes organismes qui ne disent mot sur l’islamophobie qui atteint des proportions meurtrières par peur qu’on en vienne à comparer antisémitisme et islamophobie. Ces mêmes groupes et associations qui ne peuvent se lever contre le nationalisme rétrograde d’un Trump ou d’un François Legault parce qu’ils soutiennent le nationalisme ethnique à la Netanyahou.

Il est impératif, comme piste de solution à cette réaction toujours plus virulente, de se réapproprier le slogan de générations juives passées, celle que des personnages comme Zemmour ont concédé pour essayer de cimenter leur place en tant que « bon français », ou « bon québécois » : « partout où nous sommes, nous sommes chez nous ». Ce slogan n’attache pas d’importance à un droit du sang ou du sol, mais à une condition humaine commune et universelle. 

À leur monde passé d’identités restreintes et contraintes, il faut opposer un nouveau monde d’ouverture radicale. Chez nous, partout, pour l’ensemble de l’humanité.

Niall Ricardo est porte parole de Voix Juives Indépendantes

Niall Ricardo

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