Les mots ne sont pas anodins

Je me souviens, dans les débuts d’Internet, on a vu naître l’expression haute vitesse. C’était la folie. On pouvait enfin naviguer sur le web sans que ça prenne des lustres à charger. Puis, la technologie se développant, on a vu des choses comme haute vitesse plus, extra haute vitesse, super haute vitesse, etc. Si on avait continué comme ça, on se serait retrouvé avec des choses comme extra méga super ultra rapide haute vitesse. Il vient un temps où on manque de superlatifs!

On rencontre souvent cette situation dans les médias, d’ailleurs. Surtout depuis l’avènement des chaînes de nouvelles 24h. Tout devient une catastrophe, une tragédie, un drame. Pensons par exemple à l’escalade des moyens utilisés pour décrire la météo. Les avertissements de neige sont écrits en rouge dans les applications météorologiques, on compte le nombre de centimètres, on conseille même de ne pas sortir. Parfois, la situation est vraiment risquée, mais parfois non. Et le fait que ce ne le soit pas toujours rend les gens cyniques par rapport à ces avertissements qui crient au loup.

On m’a déjà reproché d’accorder trop d’importance aux mots, et de ne pas réfléchir aux situations elles-mêmes (comme si accorder de l’importance aux mots n’était pas le rôle d’une linguiste). Mais les mots utilisés pour décrire des gens et des situations dans les médias ne sont pas anodins. Chaque mot fait partie d’un paradigme complexe, et le fait qu’on le choisisse au lieu d’un autre traduit une manière de penser, qu’on s’en aperçoive ou non. (En passant, le mot paradigme, ici, est un réel concept en linguistique, et non pas un de ces mots surutilisés. Il décrit l’ensemble des mots qu’on peut utiliser dans un certain contexte, et s’oppose à syntagme, qui représente la chaîne parlée.)

Par ailleurs, ce n’est pas toutes les situations qui « méritent » le traitement superlatif. Certains événements, qui devraient être décrits avec des mots forts, ne le sont pas. C’est l’indice d’une idéologie sous-jacente. Tout ce qui entoure la violence conjugale en est un bon exemple. Lorsqu’un homme tue sa conjointe, on parle de dispute amoureuse qui a mal tourné et de chicane de couple. On décrit les meurtriers comme des victimes de leurs propres sentiments, on montre à quel point ils étaient des « bonnes personnes », on va même jusqu’à énumérer des traits négatifs des victimes, comme s’il fallait montrer les deux côtés de la médaille dans une situation de meurtre. Et quand on utilise le mot féminicide, c’est le tollé. Pourquoi utiliser ce mot, alors qu’homicide existe? Pourquoi insister sur le genre de la victime? Pourquoi passer sous silence que les hommes aussi peuvent être touchés?

L’utilisation du mot présumée pour parler des victimes d’agression est aussi très parlante. On présente l’idée qu’il faut accorder la présomption d’innocence à la personne accusée, mais en réalité, ce qu’on fait, c’est jeter un doute sur la parole de la victime. Parlerait-on d’une présumée victime s’il s’agissait d’un autre délit qu’une agression sexuelle ou que du harcèlement? 

Autre exemple : le mot migrant. Au lieu d’insister sur la raison qui fait qu’une personne vienne demander asile, on insiste sur son mouvement. Le mot migrant décrit quelqu’un qui migre d’un point A à un point B, comme si rien d’autre n’importait. Utiliser ce mot au lieu de réfugié ou demandeur d’asile ouvre la porte aux idées xénophobes, car on peut aisément dire que ce ne sont pas tous les migrants qui « méritent » d’être ici.

À l’autre bout du spectre, d’ailleurs, il y a l’expression expat, un diminutif du mot expatrié. Ce mot décrit des gens aisés (habituellement blancs), qui habitent dans un autre pays. On ne les décrit pas comme des migrants, même s’ils ont, de fait, migré d’un point A à un point B, et on ne s’interroge pas sur leurs mérites. Pourtant, une femme d’origine pakistanaise qui aurait fui la guerre n’est pas moins expatriée qu’une canadienne qui habite Berlin. 

Il faut se méfier des mots. Ils contribuent à former l’imaginaire. Ils contribuent à façonner la manière dont une société envisage une situation. D’une part, la surabondance de superlatifs rend les gens blasés, et enlève de l’importance aux situations qui méritent des mots forts. L’expression urgence climatique, par exemple, est souvent perçue de la même manière que les annonces de tempêtes. D’autre part, l’utilisation de mots qui se veulent « neutres » pour décrire des événements catastrophiques enlève de l’importance à ces événements. 

La répétition, d’un média à l’autre, consacre les expressions. Et ce n’est pas toujours la bonne qui est consacrée.

Anne-Marie Beaudoin-Bégin

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