#COP26 : Un avenir durablement apocalyptique?

Je ne me définis pas comme « éco-anxieux » – je refuse ce discours un peu fataliste qui prête flanc à sombrer dans une espèce de nihilisme confortable et pseudo vertueux. La fin de l’Humanité n’est pas pour demain – une espèce, ça meurt longtemps. 

Je me définirais plutôt en inventant une expression, faute de mieux, pour l’occasion : « éco-encrisse ». 

(Ma collègue de plume Anne-Marie Beaudoin-Bégin sourira très certainement en voyant se déployer ainsi une autre manipulation linguistique qui croîtra dans les fertiles champs lexicaux de l’urgence climatique et du français québécois, je l’espère.)

L’inaction des gouvernements, encore une fois mise en scène devant nos yeux en direct de Glasgow dans les vertes et montagneuses terres d’Écosse, me plonge dans une profonde colère elle-même alimentée par la pâmoison de l’élite progressiste qui, comme devant un mirage en plein désert, persiste à manger du sable à pleines poignées en croyant boire de l’eau. Je rage encore de voir les commentateurs des grands médias « analyser » les discours des puissants comme s’il fallait encore prendre au sérieux cette grande comédie qu’on dit planétaire. Une mauvaise pièce dans laquelle le Nord global s’occupe de la mise en scène, de la production, de la distribution des rôles et des relations de presse. Le Sud? On lui laisse les rôles de soutien, la figuration et la technique (hors-syndicat, bien sûr).

Les conclusions de la déclaration à venir d’ici la fin de la semaine sont probablement déjà écrites et nous en entendons déjà des extraits – il est minuit moins une, nous creusons notre propre tombe, nous devons nous tourner vers l’économie verte, mais pas trop, car gare au péril rouge-vert! 

Un avenir durablement apocalyptique?

Mais c’est surtout à mon ami Fred Dubé que je dédie cette chronique. 

Ça fait déjà quelques semaines que j’ai terminé la lecture de son dernier ouvrage récemment paru chez Lux, « L’apocalypse durable : pamphlet à l’usage des écoanxieux pour radicaliser leur famille ».

Car Fred le dit lui-même : il est un grand écoanxieux, mais il est un écoanxieux radical. Lui non plus n’avale pas les couleuvres qui sifflent les lendemains chantants de la conversion au capitalisme vert. Car tout au long de cet essai qui, pour notre grand bonheur, plongera les bien-pensants en apoplexie, Fred n’épargne personne, surtout pas les puissants qui, devant l’imminence d’une catastrophe, dépensent leur fortune à investir massivement pour favoriser une décroissance viable achètent des îles privées et font construire des bunkers climatisés gardés par des vétérans des récentes guerres perdues mais qui les ont rendu encore plus riches. Même Greta ne sort pas indemne de ce livre, même si elle porte un peu moins de cicatrices que le 1% et ses larbins. 

Avec sa plume poétiquement vitriolique, il décortique la propagande qui cherche à nous convaincre que les problèmes, comme les solutions, relèvent des individus et non des tisserands du pouvoir. Il imagine Greta devant un congrès de barons du pétrole en Alberta qui, par vulgaire masochisme qu’ils voudraient faire passer pour de l’engagement, l’engageraient pour cinq minutes pendant lesquelles elle leur crierait son fameux « how dare you? ». Une scène qui me fait un peu penser à la fois où, en 2018, les organisateurs du très Hunger Gamesien C2 Montréal invitèrent Chelsea Manning pour se donner une caution d’engagement social, avant de tout oublier le temps d’une bouchée de gravlax bio et retourner à leurs piscines de bulles, pendant qu’elle reprenait, un an plus tard, le chemin de sa prison dans l’indifférence généralisée de ceux qui lui ont probablement donné un mirobolant cachet pour sa prestation, histoire de se dire qu’ils sont généreux. 

Bien sûr, il s’en prend surtout aux dirigeants de ce que le sociologue et militant suisse Jean Ziegler a appelé l’empire de la honte. Mais une part appréciable de sa prose se consacre aussi à cette petite-bourgeoisie culturelle qui croit encore que Bell cause pour la cause, tout en engraissant le léviathan ubérique en se disant que la livraison de sushis à vélo sauvera la planète et que Steven Guilbeault possède encore une conscience écologique. 

« La mort de l’élite progressiste », comme l’a baptisée l’essayiste Chris Hedges.

Urgence radicale, actions radicales

Car là se trouve la réelle impasse climatique – le refus des élites, de gauche comme de droite, de démanteler le capitalisme sauvage qui consume notre seul habitat viable, comme s’il s’agissait d’un horizon indépassable. « Il faut nous concerter avec tous les acteurs de la société », récitent en chœur les acteurs et actrices des tragicomédies parlementaires, comme si les grandes multinationales de l’énergie polluante et du pillage de nos ressources dressaient une barricade infranchissable et indestructible par le seul pouvoir des peuples. Le problème fondamental est que dans ce grand jeu, les protagonistes portent les mêmes cravates que les antagonistes, avec les peuples en arrière-plan comme des milliards de NPCs.

Autre image forte évoquée par Fred dans son livre : Quelques jours à peine après que que Greta se soit adressée aux brigands du Forum économique de Davos en 2020, la GRC arrêtait violemment des militant.e.s de la Première Nation Wet’suwet’en en Colombie-britannique, avec l’autorisation d’employer toute la force nécessaire, même mortelle, pour libérer un gazoduc encore inexistant.

Mais bon – on vous fera aussi croire, comme l’a fait cette semaine sur Facebook un jeune militant nationaliste conservateur québécois du nom de Philippe Lorange, que l’urgence climatique est une illusion derrière laquelle se cache les vraies grandes menaces civilisationnelles : l’immigration de masse et l’Islam conquérant qui serait responsable, selon ce jeune militant, de “milliers de morts par semaine”, en Europe. 

Est-il utile de préciser que M. Lorange est un genre de fils spirituel de Mathieu Bock-Côté?

Le péril rouge-vert, que je vous disais plus haut. 

Pourtant, même les jihadistes mourront déshydratés quand il ne restera que de l’eau salée radioactive. 

Et ces gens qui placent obstinément la Nation et les profits avant la planète sont les véritables ennemis de l’Humanité, mais même les extrême-centristes les plus « écolo-progressistes » persistent à les combattre sur un terrain qu’ils ne contrôlent pas, celui d’institutions qui n’ont plus rien de démocratique. Et ce refus de la radicalité engendre non sans ironie une nécessité toujours plus grande de mener des actions radicales. 

D’«éco-encrisse », nous devrons probablement, à terme, devenir « éco-enguerre ». 

Martin Forgues

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