L’institutionnalisation du retard

Le statu quo n’aime pas les changements drastiques, rapides, imprévus. Quand j’entends #çavabienaller, j’entends: «Ne bougeons pas. Restons sur place.»  Et ce qui rend ce statu quo encore plus difficile à subir, c’est lorsqu’on réalise que d’autres options et alternatives sont possibles pour créer une société riche, inclusive et favorable à la cohésion sociale. 

Ce n’est pas seulement le produit intérieur brut que l’on devrait calculer. On devrait avoir un instrument de mesure de la valeur du retard qu’on produit. Bref, le PRB. Le Produit en Retard Brut. Y a bien une patente qui doit exister pour avoir un estimé de ce qu’on aurait pu avoir, mais qu’on n’a pas collectivement, faute de courage, de génie, de vision, de ressources ou de magie. Oui, je crains que nous n’accusions un retard et que les wokes n’en soient pas responsables. Car les wokes ne sont pas au pouvoir. 

Prenons quelques exemples en santé. 

Fin septembre, j’ai appris à la lecture d’une chronique de Patrick Déry, la remise par l’Organisation de la santé panaméricaine (PAHO), du prix de Gestion et leadership en services sanitaires, à Joanne Liu. 

La docteure Joanne Liu est une sommité internationale en matière de lutte contre les épidémies,  une pédiatre québécoise, ex-présidente de Médecins sans frontières. En avril 2020, alors qu’elle avait proposé ses services pour lutter contre la COVID-19, elle s’est faite écartée par des groupes d’experts du gouvernement qui craignaient «qu’elle ne puisse être contrôlée». Vous avez bien lu. Oui. Comme si l’envie de la «contrôler» primait sur l’envie de contrôler la propagation du virus au sein de la nation québécoise. Peut-être que Arruda craignait qu’elle ne fasse ombrage à ses petits pas de danse et à ses #çavabienaller. Reste que le retard et les dérives pris dès le début de la gestion de crise échappent encore à notre analyse, vu que nous ne savons pas ce que Madame Liu sait. Elle s’est faite offrir, en 2020, d’aller dans le Grand Nord, car selon ses détracteurs, son expérience en Afrique coïncidait davantage avec les réalités autochtones. 

Quel est le prix de cet aveuglement politique? Si c’était à refaire, aurions-nous osé nous priver des services de la Dre. Liu? Préférons-nous les gens malléables aux gens compétents?

Santé toujours, autre exemple. 

En février dernier, l’aile parlementaire de Québec Solidaire décriait dans un communiqué l’absence de plan du gouvernement Legault pour l’autosuffisance médicale du Québec. A cette période le Québec était au 40e rang dans la course mondiale au vaccin. La situation était propice pour les solidaires à relancer la proposition historique du nom de Pharma-Québec, initialement proposée en 2006, par Amir Khadir et Françoise David.

Dans l’essence, Pharma-Québec devait être une entreprise publique permettant de mieux contrôler le coût des médicaments, d’engranger des  économies potentielles de deux milliards de dollars par année et de favoriser la production de médicaments génériques. En même temps, l’État devait devenir un acheteur important de médicaments prescrits via un régime universel d’assurance médicaments, et le tout devait résulter en un meilleur rapport de forces avec l’industrie pharmaceutique.

Sérieusement. Où en serions-nous aujourd’hui, si cette idée avait passé le cap du mépris politique? Quel est le coût d’absence de projet en adéquation avec les constats faits dans la dernière année, pour ne pas dire dans la dernière décennie? N’est-ce pas que de trahir le leg de la révolution tranquille que de ne pas mettre tous les moyens en place pour avoir des systèmes, notamment celui de la santé, à niveau, au delà du contexte de la lutte à la COVID-19?

Au lieu de cela, alors que nous sommes la province la plus vieillissante au pays, nos médicaments coûtent plus chers et nous peinons à nous souvenir collectivement que les drames de vies humaines dans les CHSLD sont de l’ordre de l’âgicide. Nous n’étions pas prêts pour la guerre. Serons-nous prêts pour la prochaine alors qu’aucune démarche ne semble démontrer une volonté gouvernementale d’amener le Québec à l’autonomie médicale? Le retard auquel nous faisons face transcende la responsabilité individuelle de la population à qui on demande d’adhérer à des séries de contraintes qui, prises seules, ne suffisent pas à nous protéger de la puissance de l’imprévisible. 

Le retard de reconnaissance du racisme systémique

Dans un article de La Presse daté du 1er mai 2021 on apprend que le Collège des Médecins reconnaissait l’existence du racisme systémique en joignant sa voix à celles du Conseil des Atikamekw de Manawan et du Conseil de la Nation Atikamekw, pour que le principe de Joyce accède à toute la reconnaissance qu’il mérite.

Immense avancée, pourrions-nous dire, dans la mesure où on comprend que le racisme médical fait des légions de victimes. Malheureusement, il aura fallu la mort de Joyce Echaquan et un arsenal de démarche de la part des membres de sa famille, dont des plaintes déposées à cinq instances des Nations Unis, pour que l’ordre professionnel des médecins brise son mutisme.

Car, il y a un peu plus de dix ans, les conclusions d’une enquête de la Commission des droits de la personnes informaient déjà que les médecins diplômés à l’étranger étaient victimes de discrimination. Des candidats dont la compétence a été reconnue par le Collège des médecins du Québec ont essuyé un refus de la part des facultés de médecine pour l’accès aux postes de résidence laissés vacants en milieu hospitalier.

Dans nos hopitaux, il n’y a donc pas que les patients autochtones et de groupes ethniques qui peuvent faire les frais de la discrimination. On trouve aussi des personnes provenant de certains pays, et qui se voient privées d’équité en faisant face à des standards d’évaluation différents. On le sait donc depuis dix ans.

Revenons à un élément crucial dans l’histoire de la mort de Joyce Echaquan: Notre retard de reconnaissance dans la nature criminelle de certains gestes posés, même en milieu hospitalier.

Trop de gens ignorent qu’une enquête publique, bien que faisant la lumière sur une situation, n’a pas les pouvoirs d’une enquête criminelle. De plus, une personne accusée ne peut être contrainte de témoigner à l’enquête publique du coroner. 

Alors que des propos ouvertement racistes ont été tenus par des membres du personnel hospitalier, dans les moments précédant le décès de Joyce Echaquan, aucune enquête criminelle n’a eu lieu. Dans les jours qui ont suivi, le Premier Ministre n’a pas demandé à la police d’enquêter sur cet acte révélateur de traitements vécus par plusieurs membres des communautés autochtones. 

Pourtant, une tragédie trop similaire survenue en Ontario en 2017 a abouti à des accusations criminelles. Il s’agit du cas des ambulanciers Steven Snively et Christopher Marchant, qui avaient été appelés à intervenir auprès d’un jeune homme du nom de Yosif Al-Hasnawi, 19 ans, blessé par balle à Hamilton, après s’être porté à la défense d’un aîné qui se faisait harceler devant le centre islamique Al-Mustafa. Le jeune homme se plaignait de ne pas être capable de respirer mais les deux ambulanciers soutenaient qu’ils faisaient semblant. Ils ont pris 38 minutes au total avant de le transporter à l’hôpital, où son décès a ensuite été constaté. Les ambulanciers ont été reconnus coupables de ne pas avoir fourni les choses nécessaires à l’existence.

«Si cela a valu des accusations criminelles à ces deux ambulanciers, qu’est-ce qui empêche d’en porter aussi contre l’infirmière et la préposée aux bénéficiaires qui ont été congédiées suite à la mort de Joyce Echaquan ?» se demande le porte-parole de la Coalition contre la Répression et les abus policiers, Alexandre Popovic.

L’institutionnalisation du retard, quoi.

Et là, on ne parle même pas de l’absence d’eau potable dans les réserves autochtones, de l’absence de proposition de commissaires noires à l’enfance dans les conclusions du rapport de la Commission spéciale sur le droit des enfants, de l’absence d’adéquation de la loi sur la sécurité civile du Québec suite aux constats émanant notamment de la crise sanitaire et de sa propagation en milieu urbain dans les territoires à fort degré de défavorisation matérielle, de l’absence de mesures palliant aux impacts à long terme d’expositions à la pollution lumineuse, auditive et respiratoires sur l’île de Montréal. De tous ces constats que l’on a posés, des solutions que l’on a proposées, et du retard que l’on prend à les appliquer.

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