Dans ce premier article d’un dossier sur la crise du logement, nous posons quelques bases permettant de définir ce phénomène. À quand remonte la crise? Quelles en sont les principales causes? Quelles sont les responsabilités des différents paliers de gouvernement? Ces différentes pistes pourront ensuite être explorées plus à fond dans les articles suivants.
Voilà plusieurs années qu’on parle du logement, au Québec et dans la plupart des grandes villes canadiennes, en termes de « crise ». Certaines personnes démentent le phénomène, comme ce fut le cas du gouvernement de la Coalition Avenir Québec (CAQ) jusqu’à récemment, alors que d’autres l’ont vu venir depuis longtemps.
Aujourd’hui, le constat est clair, et les chiffres parlent d’eux-mêmes.
Au 1er juillet 2024, selon la compilation de la Société d’habitation du Québec (SHQ), 1667 ménages locataires se retrouvaient sans logement ou en recherche, accompagnés par un service d’aide au relogement. À cette même date, 9519 ménages locataires du Québec avaient dû faire appel au service d’aide d’un office d’habitation, là où il y en a un, de crainte de ne pas trouver de logement cette année.
Il est à prévoir que ces chiffres seront similaires au 1er juillet 2025.
Mais ce phénomène n’est pas arrivé du jour au lendemain. Il remonte à plusieurs décennies de marasme politique, économique et social.
DOSSIER – BÂTIR LA CRISE : UNE GRANDE ENQUÊTE SUR LE LOGEMENT AU CANADA
Les journalistes indépendant·es Isaac Peltz et Gabrielle Brassard-Lecours ont passé plusieurs mois à enquêter sur les causes profondes et politiques de la crise du logement au Canada.
Ce dossier de cinq articles présente les résultats de leurs recherches. À lire aussi :
- « Les dédales politiques de la crise » : responsabilités des paliers de gouvernements
- « Les propriétaires au pouvoir » : conflit d’intérêts et intérêts de classe des élu·es
- « Quand avoir un toit devient un luxe » : conséquence de la crise
- « Se loger autrement » : solutions durables à la crise
En complément, écoutez le balado Bâtir la crise, qui raconte l’enquête et ses dessous sous un autre angle – un nouvel épisode chaque vendredi.
La crise, la crise, c’est quoi ça, la crise?
D’où vient cette fameuse « crise » du logement?
« Il n’y a pas de crise. Il y a le marché, tel qu’il est censé fonctionner. Toute sa mise en place est faite pour bénéficier aux investisseurs et pour la recherche de profits », explique Ricardo Tranjan, économiste politique et chercheur principal au Centre canadien de politiques alternatives (CCPA), également auteur de l’essai récemment paru en français La classe locataire.
« Ce que nous observons depuis au moins 70 ans, c’est que le gouvernement fédéral et plusieurs provinces accordent beaucoup d’importance à l’accession à la propriété, qui est perçue comme étant la voie vers la sécurité financière et le logement », explique l’économiste.
« Si vous n’achetez pas de maison, vous devez vous débrouiller sur le marché locatif. »
« On reconnaît que le marché actuel ne répondra pas aux besoins des plus démunis et qu’il faut une forme de logement social. Mais les montants investis dans le logement social fluctuent au fil du temps. Ils sont parfois un peu plus élevés, parfois un peu plus bas, mais nous nous retrouvons toujours avec un énorme retard à rattraper », poursuit Ricardo Tranjan.
Selon Francis Cortellino, économiste responsable de l’analyse du marché de l’habitation du Québec à la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL), la pandémie aurait également été un facteur aggravant de la crise. Il souligne que le prix d’achat d’une propriété a augmenté en moyenne de 45 % au Québec en deux ans. « Dans un contexte normal, ce taux d’augmentation aurait pris une dizaine d’années », compare-t-il.
Il explique également que les quelques milliers de nouveaux logements dans la province dans les dernières années sont occupés à 95 %, mais sont chers et inaccessibles à plusieurs. « Même si les logements les plus récents sont chers, ils sont quand même occupés. »
« Ajouter de l’offre est mieux que de ne pas le faire, mais il faut se donner les moyens d’avoir une offre diversifiée sur le marché parce que certains ménages seront toujours incapables, avec leurs revenus, d’avoir accès à la propriété, et même de louer un logement qui leur convient. Il faut donc des options hors marché ou plus abordables pour tenir compte de leurs revenus », croit-il.
« Le problème, c’est qu’on envisage le logement seulement du point de vue financier, et non comme un droit humain et fondamental. »
Marie-Josée Houle, défenseure fédérale du logement
Les besoins en matière d’espace ont aussi beaucoup évolué depuis quelques décennies; on veut plus grand, même à deux, affirme Jean-Philippe Meloche, professeur titulaire à l’École d’urbanisme et d’architecture de paysage de l’Université de Montréal. « En 1966, le Plateau-Mont-Royal comptait à peu près 170 000 habitants, alors qu’aujourd’hui on en compte tout juste autour de 100 000 », illustre-t-il.
« On pourrait se dire que ça va mal sur le Plateau alors que les prix n’ont jamais été aussi chers. C’est simplement le changement démographique qui fait en sorte que dans les années 1960, nous avions des familles modestes qui habitaient le Plateau à plusieurs personnes par logement, mais ces derniers sont aujourd’hui occupés par un couple », dit le chercheur.
Le logement sur la ligne du temps
L’histoire des politiques en logement au Québec et au Canada est marquée par des interventions de l’État pour répondre aux besoins en habitation, notamment en matière de logement social et d’accessibilité financière. Voici un aperçu des principales étapes.
Avant 1940 : Logement privé et absence d’intervention gouvernementale
Avant la Seconde Guerre mondiale, le logement est presque exclusivement une affaire privée. Le gouvernement n’intervient pas directement dans le marché locatif et l’offre est principalement assurée par des promoteurs immobiliers.
Les conditions de logement sont parfois précaires, notamment pour les classes ouvrières des grandes villes comme Montréal et Québec.
1940–1960 : Premières interventions et contrôle des loyers
Pendant la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement fédéral met en place un contrôle des loyers pour contrer l’inflation et la spéculation immobilière. En 1946, la Société canadienne d’hypothèques et de logement est créée, d’abord pour aider les vétérans à se loger, puis toute la population.
Toutefois, le Québec est en retard par rapport aux autres provinces en matière de logement social.
1960–1980 : Révolution tranquille et développement du logement social
Avec la Révolution tranquille, l’État québécois commence à jouer un rôle plus actif dans le domaine du logement :
En 1967, on crée la Société d’habitation du Québec pour coordonner les politiques en habitation. Le rôle de l’organisme gouvernemental, durant cette période, en est un de soutien aux intervenants en habitation.
Entre 1974 et 1986, la SHQ agit à titre de maître d’œuvre en habitation en assumant elle-même la construction de milliers de HLM et en s’occupant de la gestion de plusieurs programmes.
1980–1990 : Réduction de l’engagement fédéral et montée du soutien québécois
Dans les années 1980, le gouvernement fédéral réduit progressivement ses investissements dans le logement social. En réponse, le Québec met en place des alternatives, comme le programme AccèsLogis en 1997, qui finance notamment des coopératives d’habitation et des logements à but non lucratif.
2000–2020 : Crise du logement et politiques d’accessibilité
Avec la montée des coûts du logement et la crise du logement dans certaines régions au tournant du siècle, le Québec renforce ses politiques.
Le gouvernement bonifie AccèsLogis pour accélérer la construction de logements sociaux.
Il introduit le Programme de supplément au loyer, permettant à certains ménages de bénéficier d’un loyer plafonné à 25 % de leur revenu.
Il augmente les fonds pour les HLM et les coopératives d’habitation.
2020 à aujourd’hui : Pénurie de logements et nouvelles mesures
La pénurie de logements abordables et l’augmentation des loyers forcent les gouvernements à adopter de nouvelles stratégies.
La Stratégie nationale sur le logement (2017-2027) est un engagement fédéral de plus de 115 milliards $ visant la construction et la rénovation de logements sociaux et abordables.
Le projet de loi 31, adopté au Québec début 2024, modifie plusieurs dispositions en habitation. Présenté comme une réponse à la crise, il est pourtant décrié comme un recul par plusieurs, avec notamment la fin des cessions de bail.
En juin de la même année, le gouvernement du Québec adopte le projet de loi 65 limitant le droit d’éviction des locataires aîné·es.
Sources : FRAPRU, OMHM, SCHL, SHQ
Penser le logement autrement
« Le problème, c’est qu’on envisage le logement seulement du point de vue financier, et non comme un droit humain et fondamental », commence d’emblée Marie-Josée Houle, première défenseure fédérale du logement au Canada depuis 2022. Son mandat consiste à prendre des mesures concrètes pour remédier aux problèmes de logement inadéquat et d’itinérance au Canada.
« Habiter quelque part, avoir un toit sur sa tête, c’est la base pour fonctionner dans la société », explique-t-elle.
Pour elle, c’est la financiarisation du logement qui pose le plus gros problème. « Tant que nous envisagerons le logement uniquement de manière financière, comme un investissement qui doit rapporter des profits, on ne règlera pas la crise », dit-elle.
« Il n’y a pas de crise. Il y a le marché, tel qu’il est censé fonctionner. »
Ricardo Tranjan, CCPA
Elle ne mâche pas ses mots quand vient le temps d’attribuer la responsabilité de la crise du logement. « C’est à tous les paliers du gouvernement de s’impliquer dans cet enjeu. Ce n’est pas l’affaire d’un seul niveau de gouvernement », croit-elle.
L’écart entre l’offre et la demande demeure abyssal en termes de logement au Canada. Pour le combler, plusieurs experts rencontrés l’affirment, il faudra allier une production massive et rapide de logements de toutes catégories, une densification intelligente des quartiers existants et une co-gouvernance fédérale, provinciale et municipale centrée sur la transparence et la reddition de comptes, entre autres.
Justement, parlons-en, de la responsabilité politique… à lire dans le prochain article de cette série.
Ce dossier a été rendu possible grâce à une bourse d’excellence de l’Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ).