La question revient souvent, surtout ces temps-ci, avec les avancées impérialistes états-uniennes en cours et la révolte contre le régime des mollahs en Iran.
« Soutiens-tu les régimes totalitaires? »
Comme s’il ne s’agissait pas d’un faux dilemme.
Cette accusation, je la reçois périodiquement depuis au moins une douzaine d’années, comme celle de ne pas reconnaître les dérives autoritaires de régimes tels que ceux de la Corée du Nord, de l’ex-URSS, du régime Castro, etc. Vous savez, les suspects de convenance.
Je ne suis pas même communiste moi-même – je m’identifie beaucoup plus à un socialisme républicain et hétérodoxe.
Alors, oui, je les reconnais, les dérives. Mais le problème, c’est qu’à force de toujours pointer vers elles, on omet que le capitalisme, l’impérialisme et le colonialisme tuent et sèment la misère bien davantage.
D’ailleurs, le « fameux » monument à la mémoire des victimes du communisme à Ottawa, inauguré en 2024, avait fait controverse à cause de contributions financières visant à ce qu’on y grave les noms d’anciens collaborateurs nazis en 2021. « Faites vos recherches », qu’ils disent.
On me demande aussi si un projet d’émancipation campé à droite serait légitime à mes yeux. Pensons à ceux et celles qui soutiennent María Corina Machado, la figure de proue de l’extrême droite vénézuélienne, qui veut renverser la révolution bolivarienne pour mieux redonner à Exxon Mobil les clés de l’industrie pétrolière.
Les révoltes légitimes sont trop souvent saisies par des intérêts contraires à la démocratie réelle.
Non, un mouvement de droite n’est pas selon moi légitime : il n’y a pas d’émancipation à droite, juste un asservissement politique et économique par une élite politique et financière qui exploite et qui combat les volontés réelles d’émancipation et leurs outils – syndicats, mouvements sociaux, etc.
L’Histoire est jonchée de ces éternelles trahisons.
Pour moi, le bien commun et la justice sociale ne sont pas sujets à débat.
Le capitalisme mondial traverse une nouvelle crise et, comme d’habitude, il démontre qu’il est un projet non viable et mortifère qui, paradoxalement, a besoin d’une aide externe pour se replacer – guerres, crises sociales, secours financiers par l’État, etc. On fait appel à des agents de chaos, comme les technofascistes de la Silicon Valley. On utilise l’intelligence artificielle, les technologies de communications et les réseaux asociaux pour mener des campagnes de désinformation financées à coups de milliards de dollars.
C’est la « stratégie du choc » qui rencontre le « capital algorithmique ».
Et comme d’habitude, la droite, même molle, et les centristes s’accommodent mieux du fascisme que du socialisme pour sortir de crise.
Un régime autocratique contre une dictature
C’est une chose de lutter contre un régime oppressif.
C’en est une autre de vouloir le remplacer par un autre régime oppressif, mais qui serait docile envers l’empire états-unien.
En Iran par exemple, la chute des ayatollahs ramènerait vraisemblablement la monarchie des Pahlavi, qui a été au pouvoir de 1925 à 1979 – mais qui avait été considérablement affaiblie par le gouvernement de Mohammed Mossadegh au début des années 1950, alors que ce dernier avait nationalisé les ressources pétrolières du pays et expulsé les barons-voleurs de British Petroleum et de Chevron.
Les bien-pensant·es qui croient que le retour des Pahlavi au pouvoir libérerait le peuple iranien oublient facilement les années noires de la SAVAK, la police secrète iranienne, aussi infâme que la Stasi est-allemande ou, tiens, l’ICE états-unien sous Trump!
Une dictature contre une autre, mais avec un nouveau dictateur qui agira comme commis de comptoir colonial pour les voleuses de grand chemin que sont les pétrolières.
L’Histoire est jonchée de ces éternelles trahisons.
Le peuple, lui, continuera de souffrir et n’aura ni liberté ni démocratie.
Ainsi va l’Histoire et sa propension à bégayer.
En Afghanistan, les talibans sont revenus au pouvoir. En Irak, le vide laissé par le renversement de Saddam Hussein a permis l’éclosion de Daech. La Libye post-Kadhafi a été plongée dans une sanglante guerre civile entre groupes jihadistes et a embrasé les pays en périphérie. Au Congo et au Burkina Faso, ils ont assassiné Patrice Lumumba et Thomas Sankara pour les remplacer par des rois-clients. En Amérique latine, ils ont fait couler le sang des innocent·es au bénéfice des bananes Chiquita.
En Syrie, on a reconverti un seigneur de guerre affilié à al-Qaïda en chef d’État « respectable » en complet-cravate. Peut-être apprendra-t-on un jour que cette opération fut exécutée par la firme McKinsey…
Je ne peux pas croire que tant de gens croient encore à l’interventionnisme de « libération ».
Encore les islamo-gauchistes!
Mais ça n’empêche pas des militant·es comme Mandana Javan, nouvelle égérie de la « laïcité » québécoise – mais qui soutient activement le sionisme fanatique des massacreurs à la Knesset – de souhaiter une intervention du régime christo-fasciste de l’amerikanischer Führer pour libérer l’Iran!
Il faut la voir, sur Facebook, traiter de « traîtres » et de « pro-ayatollahs » tous ceux et celles qui soulèvent des craintes de voir une révolte légitime encore une fois saisie des mains du peuple. Pour faire taire les gens qui lèvent les drapeaux rouges et pointent les indices qui montrent que l’Histoire est en voie de se répéter, on dit que le régime des ayatollahs en Iran serait « islamogauchiste »!
C’est fascinant de voir à quelle vitesse ces gens se drapent d’un voile (oui, c’est voulu) de résistance aux régimes religieux pour ensuite, ici, intégrer au nom de la lutte à « l’islamo-gauchisme » les mouvements politiques de droite dure qui ne sont laïques que lorsque ça concerne les religions non chrétiennes.
Pour rappel, les revendications des mouvements de protestation en Iran, appelant à des réformes et des actions politiques concrètes pour enrayer les problèmes économiques du pays, sont entièrement légitimes. La répression est terrible et l’État, dans ses derniers retranchements, déploie toute la puissance de son appareil.
C’est vrai en Iran.
Mais c’est aussi vrai chez nous, en Occident, quand les manifestations et les révoltes populaires légitimes sont sauvagement réprimées. Aux États-Unis, les molosses dégénérés de l’ICE, devenue la milice personnelle de Donald Trump, se livrent à des exécutions extra-judiciaires avec l’assentiment et la protection de l’amerikanischer Führer.
On aimerait voir les défenseurs de la « libération » faire preuve d’un minimum de cohérence, mais ils crachent sur les mouvements d’ici
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Mon point, c’est que les révoltes légitimes sont trop souvent saisies par des intérêts contraires à la démocratie réelle. C’est largement documenté et, empiriquement, c’est ce qu’on voit se déployer actuellement.
Le prétexte de « libération » est faux et, à moyen terme, même pas « libérateur ».
Mais dans les Médias des Gens de Bien, on vous présente les acteurs et les actrices qui tentent de s’emparer de ces mouvements de contestation en évacuant leur idéologie comme si elle n’était qu’un superficiel détail. Comme si l’idéologie n’était pas un facteur pour déterminer l’itinéraire d’une révolution.
Bref, la géopolitique sans lutte des classes, c’est juste une game de Risk.