La transition énergétique risque de renouveler, voire d’exacerber les inégalités tant à l’échelle globale qu’à l’intérieur de chacune des nations. C’est ce que montre un récent rapport d’Oxfam, qui rappelle que ces technologies ont pourtant le potentiel de renverser la vapeur sur les systèmes d’exploitation historiques… pourvu qu’on les déploie en ce sens.
À l’heure actuelle, le 1 % des plus riches de la planète (environ 82 millions d’individus) consomme annuellement suffisamment d’énergie pour combler entièrement pendant sept ans les besoins en électricité des 666 millions de personnes qui n’ont pas d’accès à une source fiable en énergie, selon l’analyse d’Oxfam.
Une tendance qui pourrait facilement être inversée grâce au potentiel des énergies renouvelables, comme le solaire et l’éolien, qui pourraient réduire à faible coût les inégalités socio-économiques à l’échelle globale, selon le rapport.
D’autant plus que les pays du Sud global, où réside la quasi-totalité des populations avec un accès limité à l’énergie, possèdent 71 % des réserves de minéraux critiques et stratégiques pour la décarbonation des systèmes énergétiques et économiques.
Or, jusqu’à maintenant, la production et le déploiement de ces technologies ne servent que très peu les populations les plus marginalisées, mais profitent plutôt aux pays, entreprises et individus qui sont déjà parmi les plus puissants de la planète, rappelle Oxfam.
Par exemple, le cobalt de la République Démocratique du Congo (RDC) – un élément essentiel à la construction de la majorité des appareils électroniques, dont les voitures électriques – est extrait par des minières étrangères qui emploient principalement du personnel venu de l’extérieur, puis est transformé à l’extérieur du pays. Si bien que la RDC ne perçoit que 14 % de la valeur créée par la chaîne d’exploitation de son cobalt.
De la même façon, les pays d’Amérique latine qui comptent la moitié des réserves de lithium de la planète ne touchent que 10 % de la valeur générée par la chaîne logistique de la production des batteries reposant sur l’extraction de ce minerai.
Sans oublier que cette exploitation des ressources par les pays du Nord dans les pays du Sud global s’accompagne fréquemment de déplacement de populations, souvent autochtones, de destruction de la biodiversité et d’attaques à la souveraineté des États, rappelle le rapport.
« C’est un système d’exploitation qui renouvelle les dynamiques coloniales et pas seulement entre le Nord et le Sud. Au Canada on le voit aussi dans de nombreux projets reliés à la transition énergétique se retrouvent sur des territoires autochtones », rappelle Julie McClatchie, porte-parole en matière de justice climatique chez Oxfam-Québec.
Quand la finance perpétue le colonialisme
Les pays occidentaux et leurs entreprises ne profitent pas seulement de la conception des technologies vertes, ils sont également leur destination finale et c’est leur population qui profite de ces avancées.
Presque la moitié (46 %) des investissements en énergie verte sont faits dans les pays du Nord et un autre 29 % en Chine. Pendant ce temps, seulement 2 % des sommes restantes sont investies en Afrique, même si 85 % des personnes n’ayant pas accès à l’électricité habitent l’Afrique subsaharienne, souligne l’analyse.
En plus de ce faible accès à du capital, les pays du Sud global doivent également défrayer plus d’argent pour mettre leurs projets d’énergie verte en action, car ils doivent composer avec des taux d’intérêt généralement plus élevés que leurs homologues des pays favorisés.
Au cours des 20 dernières années, les pays du Sud global ont dû composer avec des taux d’intérêt annuels moyens pour leurs prêts reçus pour de grands projets d’infrastructure variant entre 9 % et 13,5 %. Dans certaines régions d’Afrique, ces intérêts s’élèvent même à 16 %. Des taux comparables à ce qu’un individu paie pour une carte de crédit et, surtout, trois fois plus élevés que la moyenne de ceux payés par les pays riches durant la même période (3 % à 6 %).
Fournir en énergie verte 10 000 personnes coûte ainsi 45 % plus cher en Inde et 97 % plus cher au Niger qu’au Royaume-Uni, selon Oxfam.
Des coûts qui viennent renforcer le poids de la dette extérieure des pays en voie de développement qui est estimé à 11,7 billions $ US – soit 30 fois plus qu’il n’en coûterait pour s’assurer que tou·tes puissent avoir accès à suffisamment d’énergie pour combler leur besoin avant 2030. En 2024, les pays du Sud global ont dû payer environ 400 milliards $ US en intérêts sur leurs dettes, ce qui représente plus de 100 milliards $ US de plus que le budget total du gouvernement du Canada la même année.
Notons en plus que les institutions qui profitent de ces prêts sont généralement situées dans les pays favorisés, souvent ceux des anciens colonisateurs des peuples qui dépendent de cet endettement pour bâtir leurs infrastructures essentielles.
« Quand des pays du Nord négocient pour aider les pays du Sud avec leur transition énergétique ou l’adaptation aux changements climatiques, c’est comme s’ils n’étaient pas capables de sortir de la logique des prêts et d’offrir des dons pour éviter de renforcer les dettes et les inégalités », remarque Julie McClatchie.
« Trop souvent, leur état d’esprit est : “comment est-ce que ça peut me profiter à moi-même”? »
Encore temps de changer le scénario
Toutefois, le changement de régime énergétique peut potentiellement servir de tremplin pour se débarrasser de ces structures coloniales d’exploitation et combattre du même souffle les inégalités socio-économiques au Sud comme au Nord, rappelle Oxfam.
D’après l’organisme, l’énergie doit d’abord être considérée comme un bien public et un droit humain, plutôt que comme une source de capital et doit donc être gérée par des instances démocratiques plutôt que par des grandes multinationales. Dans cet état d’esprit, les technologies déployées dans le Sud devraient appartenir à ces communautés plutôt qu’à des intérêts étrangers.
Une transformation qui, pour être juste, pourrait passer par une reconnaissance de la responsabilité des pays du Nord pour leurs émissions historiques de gaz à effets de serre (GES) qui prendrait la forme d’une compensation financière offerte au pays du Sud pour les aider à passer à travers la transition.
« Avec les bons choix, le système énergétique peut être restructuré pour assurer que tous les pays et toutes les personnes traversent la transition dans des conditions justes et égalitaires. Ce moment peut devenir un point de bascule, mais seulement si les gouvernements s’attaquent de front aux inégalités structurelles qui dictent actuellement la transition, » peut-on lire dans le rapport.
« Ce sont des structures de dominations économiques bien implantées et c’est un enjeu qui ne sera pas terminé demain à l’aube. Raison de plus pour redoubler d’efforts dès que possible. »
Julie McClatchie, Oxfam-Québec
« Au Canada et ailleurs, ça veut dire qu’il faudra s’assurer que les projets énergétiques en terre autochtone puissent opérer par et pour ces communautés. Pas seulement que les projets créent des retombées pour ces communautés, mais aussi que les profits qu’ils génèrent puissent y être réinvestis », souligne Julie McClatchie.
Puisque ces systèmes d’exploitation sont également transnationaux, une collaboration internationale sera essentiellement pour les démanteler à temps selon Oxfam. L’organisme espère que la prochaine Conférence des Nations Unies sur le climat (COP30), qui se tiendra au Brésil en novembre, pourra servir de tremplin pour amorcer ce travail.
« Ce sont des structures de dominations économiques bien implantées et c’est un enjeu qui ne sera pas terminé demain à l’aube. Raison de plus pour redoubler d’efforts dès que possible », conclut Julie McClatchie.