Le 22 septembre dernier, le président américain Donald Trump faisait officiellement du mouvement « Antifa » une organisation terroriste.
Au Québec, nos chemises brunes locales ont évidemment célébré cette nouvelle dérive autoritaire au sud de la frontière. Le grand complot mondialiste qui finance ces dangereuses cellules menace ici aussi l’homme blanc chrétien.
Quant à eux, les grands médias ont relevé avec raison que l’antifascisme n’est ni un groupe organisé ni une idéologie systématique. Comme le note l’historien Mark Bray cité par Le Devoir, il s’agit à la façon du féminisme d’une mouvance « qui inspire de nombreux mouvements sans en constituer un en tant que tel ».
S’appuyant pour la plupart sur les mêmes informations diffusées par l’Agence France-Presse (AFP), les quelques textes publiés au Québec comportent cependant nombre de clichés, d’approximations ou de faussetés qui rendent présentable la chasse à l’antifasciste.
Mauvaise foi, désintérêt ou simple méprise? Je ne sais pas. Il m’apparait cependant clair que sur cette question, on informe mal la population.
Pour en faire la démonstration, passons en revue l’article de l’AFP paru dans La Presse le 17 septembre, lorsque Trump a d’abord annoncé son intention de cibler l’antifascisme.
Une invention récente?
La Presse nous dit que le « mouvement Antifa est apparu aux États-Unis après l’élection de Donald Trump en 2016 ». La déclaration est saugrenue pour quiconque a déjà ouvert un livre d’histoire.
D’une part, le mot « Antifa » n’est rien de plus que la réduction du mot antifascisme qui ne renvoie lui-même qu’à l’opposition au fascisme.
Il y a le bon antifascisme d’antan et le mauvais, celui qui est violent et dangereux.
Cet antifascisme, il est aussi vieux que le mouvement qu’il souhaite détruire. Dès 1925, 164 opposants à Benito Mussolini signent le Manifeste des intellectuels antifascistes. En Allemagne, l’Action antifasciste est fondée en 1932 par le Parti communiste. En 1934, des individus issus de toutes les gauches fondent quant à eux le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes en réaction à la montée de l’extrême droite en France.
Et aux États-Unis, alors? L’Alliance antifasciste nord-américaine publie son manifeste en 1926.
Ce qui s’est passé en 2016, ce n’est pas la « naissance d’Antifa », mais la création d’un Bonhomme Sept Heures par une extrême droite américaine en pleine ascension. Antifa – parfois écrit ANTIFA, ça fait plus menaçant –, c’est avant tout une panique morale, une bête mythique à abattre. C’est le woke, mais en plus violent.
D’extrême gauche?
On nous dit ensuite qu’Antifa « rassemble des groupes d’extrême gauche se réclamant de l’antifascisme ». L’antifascisme est-il d’extrême gauche?
Il est vrai que depuis les années 1920, ce sont systématiquement des organisations socialistes, communistes ou anarchistes qui sonnent l’alarme en ce qui concerne la montée de l’extrême droite. C’est encore le cas aujourd’hui. Comme jadis, la bonne société persiste d’ailleurs à faire la sourde d’oreille.
Mais en réalité, des individus issus des mouvements socio-démocrates, libéraux et même conservateurs se sont toujours opposés au fascisme. Dans les années 1930 et 1940, les dangereux « antifas » entrent même au gouvernement dans plusieurs pays occidentaux! Personne n’accusera le conservateur et anti-communiste forcené qu’était Winston Churchill de chanter l’Internationale en secret.
Il m’apparait clair que sur cette question, on informe mal la population.
Mais on comprend bien que ce n’est pas de ces gens-là dont parle le texte, car « Antifa » « se réclame » de l’antifascisme. En gros, il n’en fait pas réellement partie. Il y a le bon antifascisme d’antan et le mauvais, celui qui est violent et dangereux. Une distinction arbitraire et fragile qui sert pleinement la rhétorique trumpienne.
Des habits noirs
Parlant de trumpisme, La Presse nous en donne ensuite un bon exemple en disant d’« Antifa » : « ses membres, souvent entièrement vêtus de noir, dénoncent le racisme, les valeurs d’extrême droite et ce qu’ils considèrent comme du fascisme, et estiment que des actions violentes sont parfois justifiées. »
On pourrait d’abord se demander comment le texte peut parler de « membres » juste après avoir dit que son sujet n’était pas un groupe, mais une idéologie. Peut-on être membre de Féminisme?
Se dissimulant derrière une fausse objectivité, l’AFP et La Presse cherchent avant tout à faire peur.
Mais passons à ce qui vous terrifie vraiment : les menaçants habits noirs. Ce passage qui m’a fait éclater de rire me semble confusément aborder l’esthétique dont s’entourent certain·es militant·es depuis les années 1980.
L’antifascisme contemporain est profondément lié à la culture punk ainsi qu’aux mouvances anarchistes. Cette rencontre a donné naissance à une culture qui possède des symboles, des slogans, de la musique, des styles vestimentaires, mais aussi des tactiques militantes. Pour certain·es, le port du noir en manifestation en fait partie.
C’est là l’une des expressions de l’antifascisme. On peut la critiquer, mais en faire un dangereux spectre qui plane sur les luttes contre l’extrême droite ne fait que jouer le jeu de cette dernière.
Faire peur
Mais ces détails sont insignifiants. Se dissimulant derrière une fausse objectivité, l’AFP et La Presse cherchent avant tout à faire peur. Certes, Trump exagère, mais il se bat contre une dangereuse nébuleuse dotée d’un nom inquiétant, qui porte du noir et qui est prête à utiliser la violence.
La mention de cette dernière est d’ailleurs significative. Les recherches montrent bien qu’une part majeure de la violence politique provient de la droite. À quoi fait-on référence alors? Le discours ou les actes? Parle-t-on d’attaque contre des personnes, d’auto-défense ou bien de bris de matériel? Lancer des roches sur l’anti-émeute est-il de la violence?
On ne le sait pas parce que le texte ne le dit pas. Il se contente de répéter la propagande trumpienne.
La paresse coupable qu’exprime ce texte est à la hauteur de l’indifférence qu’expriment les classes médiatique et politique face à la montée de l’extrême droite.
Plus que jamais, nous avons besoin d’« Antifa ».