Pivot est allé à la rencontre des gardien·nes du territoire atikamekw ayant érigé un blocage sur le chemin Parent, en Mauricie, pour protester contre le projet de loi 97 et pour protéger la souveraineté autochtone sur les terres de la région. Le campement est devenu un point d’ancrage permettant aux gardien·nes et aux nombreuses personnes venues en soutien, autochtones comme allochtones, de (re)connecter avec la vie dans la forêt et avec la langue et les savoirs qui y sont intimement liés.
« Je vais mourir ici, dans mon territoire. Je vais rester ici jusqu’à ma mort. »
C’est ce qu’affirme Robert Echaquan, chef de territoire atikamekw nehirowisiw. Pivot l’a rencontré sur le territoire de sa famille – plus précisément au kilomètre 134 du chemin Parent, sur les lieux d’un des blocages actuellement instaurés par des membres des Premières Nations pour empêcher les entreprises forestières d’accéder à leurs terres.
« Je voudrais ben voir qui va me sortir de mon territoire », poursuit Robert Echaquan. « Je veux rester ici. Je veux mourir ici parce que c’est chez nous ici. C’est mon territoire, ici. »
« La forêt, pour nous, ça représente un peu notre langue, notre culture, tout ce qui a trait avec ça », dit Jean-Paul Echaquan, frère de Robert et aîné de sa nation. « Ça comprend aussi la médecine, et ce qu’on mange, aussi, parce que nous, on vit de la forêt. »
« Le mot “notcimik” veut dire “d’où je viens et où je vis”. C’est ça la signification de la forêt, pour nous. »
« J’ai toujours le sentiment que la forêt m’apporte quelque chose. J’ai toujours ce sentiment, quand je vois le soleil se lever, quand je vois le soleil se coucher. C’est toujours en guise de remerciement que je donne à la mère nature. »
Les gardien·nes du territoire comme Robert et Jean-Paul Echaquan s’opposent au projet de loi 97 du gouvernement Legault, qui doit réformer le régime forestier québécois.
Ce projet de loi prévoit notamment de réserver un tiers des forêts publiques à l’industrie du bois et un autre tiers à différents types d’exploitation – forestière, mais aussi minière, énergétique, etc. –, et ce, sans égard aux droits ancestraux. Le PL97 doit aussi instaurer un mode de gestion des forêts moins démocratique, dénoncé par une multitude d’acteurs.
L’exploitation forestière, qui dure depuis des décennies et qui menace de s’intensifier avec le projet de loi 97, représente une menace existentielle pour la forêt et les vies qui s’y déploient.
« C’est non seulement une atteinte à nos forêts, à l’environnement, mais c’est une atteinte encore à la culture des Premières Nations. »
Emily Fleming-Dubuc
« L’Institut de la statistique du Québec dit que 80 % [de la forêt] a déjà été exploitée. La forêt, la forêt du Québec a été exploitée, à 80 %, il reste 20 % », indique Jean-Paul Echaquan.
« Alors si jamais on laisse passer cette loi-là, ça veut dire qu’il restera plus rien, il restera plus rien dans la forêt. Personne ne va pouvoir profiter de la forêt. »
C’est ce nouveau danger qui a poussé la militante inuk Emily Fleming-Dubuc à venir prêter main forte aux gardien·nes du territoire atikamekw et à co-fonder le Front de résistance autochtone populaire.
« Ici, on supporte les familles Echaquan et Wisno dans l’exercice de leur souveraineté ancestrale », explique-t-elle.
« Le projet de loi 97 va avoir des répercussions assez graves sur l’environnement, la biodiversité et les générations futures. C’est non seulement une atteinte à nos forêts, à l’environnement, mais c’est une atteinte encore à la culture des Premières Nations. »
« C’est quoi la forêt? »
Au fil des semaines et des mois, le campement du chemin Parent, plus qu’un simple blocage, est devenu un véritable lieu de vie en territoire.
Il fonctionne aussi comme un lieu de transmission où les gardien·nes atikamekw ont l’occasion de partager leurs connaissances avec les leurs, avec les allié·es d’autres nations autochtones, mais aussi avec les allochtones présent·es sur place pour offrir leur soutien.
« Nos enfants et nos petits-enfants sont en perte d’identité culturelle », s’inquiète Jean-Paul Echaquan. « Ils perdent leur identité et c’est pour ça que nous, on projette d’avoir quelque chose pour eux, pour les inviter à aller dans le bois, pour les conscientiser. »
« C’est quoi la forêt? C’est quoi, pour nous, la survie? C’est quoi les techniques? Tout ça. C’est ça qu’on veut léguer à nos enfants et à nos petits-enfants. »
« On projette de faire des activités, on projette aussi de construire quelque chose ici pour nos enfants et les enfants allochtones aussi – peut-être qu’ils vont comprendre, puis s’unir ensemble pour bien protéger la forêt, la terre, la mère terre. »
« La forêt, pour nous, ça représente notre langue, notre culture, tout ce qui a trait avec ça. »
Jean-Paul Echaquan
« Ici, on est vraiment accueilli·es comme si on était des membres de la famille », témoigne Emily Fleming-Dubuc. « On nous introduit à leur culture. »
« Jean-Paul et Robert font l’enseignement, aussi. Ils ont des enfants, des petits-enfants, ils font l’enseignement dans leur langue maternelle. »
« Nous, ils nous ont montré comment installer des collets et dernièrement, ils ont capturé deux orignaux, ils nous ont montré comment les dépecer et comment apprêter la viande et comment la couper. »
« On nous enseigne aussi la médecine qu’il y a dans la forêt boréale : où on peut aller la cueillir, à quoi ça sert. »
« Pour moi, c’est une reconnexion à mon identité », dit la jeune Inuk.
« Avec ma mère, tout de suite quand elle est arrivée, elle a été cueillir des bleuets. On a été cueillir du thé du Labrador, une chose qu’on peut retrouver aussi au Nunavik. Les bleuets aussi, présentement au Nunavik, c’est le temps des bleuets. »
« On a des cultures différentes, mais c’est assez similaire », constate-t-elle.
« Ça fait du bien d’être ici. »
« C’est important pour moi, pour mes filles qu’elles soient ici et qu’elles soient fières parce que moi, j’ai grandi et j’avais honte d’être inuk puis, dans les dernières années, je me suis reconnectée à mon identité. Puis moi, je veux que mes enfants grandissent avec la fierté de leur culture. »
« Je veux qu’elles soient fières et je veux qu’elles se battent elles aussi pour nos droits. »
« On projette d’avoir quelque chose pour nos enfants et nos petits-enfants, pour les inviter à aller dans le bois, pour les conscientiser. »
Jean-Paul Echaquan
Dans la cuisine aménagée en plein air, un militant allochtone apprend à préparer un plat atikamekw sous la direction d’un membre de la communauté.
« Ça me donne du courage et de la force quand je vois les allochtones qui viennent ici parce qu’eux autres, ils vont raconter nos histoires à d’autres allochtones en ville », confie Robert Echaquan. « C’est ça que j’aime, c’est d’amener notre histoire en ville. »
« On est encore en vie aujourd’hui. Le gouvernement ne sait pas que les Autochtones sont encore en vie, mais là, ils vont voir qu’on est encore en vie. On veut faire savoir au gouvernement qu’on est encore en vie même s’ils essayent de nous éliminer. »
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« On doit écouter les Autochtones parce que c’est eux autres qui sont plus proches de la nature », affirme Jean-Paul Echaquan. « C’est eux qui ont la réponse, la solution de ce qu’on doit protéger, ce qu’il faut faire pour protéger, pour sauvegarder et surtout pour bien gérer la forêt. »
« Ça faisait du bien d’entendre les oiseaux qui chantent », dit Robert Echaquan. « Mais aujourd’hui, t’entends rien. T’entends rien que le vent, maintenant, dans le bois. »