Le ver est dans la puck

Francis Dupuis-Déri Chroniqueur · Pivot
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Le ver est dans la puck

Mes récentes recherches révèlent le rôle central des équipes de hockey dans la misogynie, l’homophobie et la transphobie à l’école.

Ainsi, le tribunal a jugé que les cinq joueurs de hockey qui avaient eu des relations sexuelles avec la même femme, le même soir, n’étaient pas coupables. Selon la loi.

Ce verdict est tombé alors que je terminais une enquête, menée en partenariat avec la Fédération autonome d’enseignement (FAE), sur les comportements et propos d’élèves misogynes, homophobes et transphobes, dans les écoles du Québec.

J’ai rencontré une cinquantaine d’enseignant·es de six régions de la province (Basses-Laurentides, Laval, Montérégie, Montréal, Outaouais et Québec), en plus d’une douzaine d’élèves féministes (Gatineau, Laurentides, Laval, Montréal, Québec, Rimouski).

Les témoignages recueillis m’ont sidéré, et mon respect pour les collègues qui enseignent au primaire et au secondaire n’en est que plus grand encore. Ce que ces collègues entendent et se font dire, de la part d’élèves qui n’ont parfois que dix ans! Enseigner à l’UQAM, y a rien là!

Intégrisme sportif

Si on suit les médias d’ici, on sait déjà quel est le problème dans nos écoles : l’Islam, l’Islam, l’Islam! Mais je n’avais pas anticipé qu’on me parlerait autant d’un groupe d’élèves particulièrement misogynes, homophobes et transphobes, et dont les médias ne nous parlent jamais : les joueurs d’équipes sportives à l’école, surtout au hockey.

Lors d’un entretien de groupe (focus group) à Québec, une enseignante au secondaire a témoigné que « ceux qui utilisent les termes “fif”, “gay” et “tapette” sont tous en sport-études […] et c’est systématiquement des gars ». Des écoliers « très blancs “québécois” », a précisé une enseignante au primaire.

Si c’est ce qu’ils font gamins, on peut imaginer ce qu’ils feront une fois adultes.

Un hockeyeur, voyez-vous, doit nécessairement être agressif, voire violent, donc être un homme hétéro, pensent ces jeunes sportifs.

C’est aussi ce que la sociologue Janik Bastien-Charlebois, de l’UQAM, avait constaté il y a une vingtaine d’années. Elle rapportait alors les fortes réactions d’écoliers devant une affiche de sensibilisation de l’association Gai Écoute, représentant deux hockeyeurs sur le point de s’embrasser : « un joueur de hockey, me semble, c’est masculin là. C’est fort, ça tape s’a gueule », « quand je regarde le hockey, je pensais pas qu’il y en a un, entre eux, qui pourrait être gay ».

La force du nombre

La haine peut s’exprimer très jeune, selon une enseignante de l’Outaouais qui rapportait des propos transphobes d’un jeune hockeyeur au primaire. « Cet élève a dit ne rien avoir contre les homosexuels, mais que ceux qui changent de sexe méritent qu’on les frappe! »

Une élève du secondaire de Rimouski a ouvert son témoignage par une nuance importante. « Je connais du monde qui font du hockey qui sont super fins », a-t-elle dit avant d’expliquer que « cette culture-là de gars qui font des jokes en groupe, super homophobes, et qui se moquent des féministes, tu sais, il y en a beaucoup dans mes classes […]. C’est quand ils sont en grosse gang. Parce que quand ils sont seuls, […] ils ne se sentent pas assez en confiance pour s’exprimer autant ouvertement. »

Un hockeyeur, voyez-vous, doit nécessairement être agressif, voire violent, donc être un homme hétéro, pensent ces jeunes sportifs.

Une autre élève, cette fois des Laurentides, a constaté elle aussi la force collective des équipes de hockey à l’école, qui fonctionnent comme les boys clubs si bien analysés par Martine Delvaux.

« Cette dizaine de garçons, incroyablement misogynes, contrôlait littéralement la classe, ils faisaient pleurer des filles en les traitant de “grosses torches”. Même problématique avec l’équipe de football, et tous des “Québécois 100 %”, même pas anglophones, de différents niveaux sociaux : la plupart sont de familles très aisées, je le sais parce que tout le monde se connait ici. »

Enhardis par cet esprit de corps, des écoliers de l’équipe de hockey se présentent en bande à l’entrée du local où se rencontrent les élèves du comité LGBTQI+ de l’école, pour les intimider, les insulter, les menacer. Selon une écolière participant à ma recherche, les garçons les plus problématiques sont aussi « les plus populaires », « souvent des sportifs » qui veulent avoir « accès aux filles ».

Et les adultes?

Plusieurs voix se sont aussi élevées, lors de mes entretiens, contre les entraîneurs d’équipes scolaires, qui encouragent le machisme et l’homophobie quand ils ne les pratiquent pas eux-mêmes, et qui dénigrent systématiquement les capacités physiques – et sportives – des filles.

Paradoxalement, des directions d’écoles doivent intervenir auprès des garçons grisés par l’homosocialité du boys club : ils s’enlacent, se palpent mutuellement les fesses, s’empoignent le « paquet », contrevenant ainsi aux règlements de l’école.

« Ceux qui utilisent les termes “fif”, “gay” et “tapette” sont tous en sport-études et c’est systématiquement des gars. »

Une enseignante au secondaire

On offre même à ces équipes sportives des formations sur les bonnes attitudes face aux filles ou sur la diversité de genre et sexuelle, mais ces jeunes sportifs sont si pénibles que des animateurs hésitent à les rencontrer. Une élève me confiait d’ailleurs, au sujet d’une telle formation, que « des garçons blancs qui faisaient partie de l’équipe de hockey, évidemment, faisaient des commentaires et ridiculisaient tout le monde ».

Une enseignante au secondaire, à Québec, a tenu à mentionner « les agressions sexuelles aussi que nos adolescentes vivent dans les écoles dans les concentrations sportives […]. Si une fille se fâche par rapport à ces garçons-là, c’est cette fille qu’on va sortir », possiblement affectée par « une détresse psychologique profonde, au point de lâcher l’école », en plus « d’être complètement éteinte, de ne plus s’alimenter, et d’avoir des propos suicidaires ».

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Si c’est ce qu’ils font gamins, on peut imaginer ce qu’ils feront une fois adultes, qu’ils continuent ou pas de jouer au hockey…

En échos aux propos alarmistes des médias, j’ai demandé lors de mes entretiens s’il y avait beaucoup de jeunes musulmans dans les équipes de hockey des écoles. Je vous laisse deviner la réponse.

Et je vous en dirai plus, un jour, de cette enseignante qui a parlé, dans un entretien de groupe, d’élèves qui font des saluts nazis. Abasourdi, j’ai demandé si d’autres avaient constaté le même phénomène, dans leurs écoles. « Oui, oui! », a répondu le groupe, en chœur. Je vous laisse deviner s’il s’agit de jeunes musulmans…

Si, dans votre école, des élèves ont vandalisé des symboles féministes ou de la diversité, comme le drapeau arc-en-ciel, ou font des saluts nazis, j’apprécierais recueillir votre témoignage, que sera traité de manière anonyme et confidentielle.

Merci de me préciser le niveau scolaire, la date approximative, le lieu (la municipalité et aussi l’école, que je ne nommerai pas, mais pour identifier des témoignages qui se recouperaient), le contexte et – si vous le savez – de quels types d’élèves il s’agit.

Vous pouvez m’écrire à mon adresse de boomer : francisdupuisderi@hotmail.com.