Le 12 juillet dernier, Rebecca Makonnen recevait Kev Lambert à l’émission De l’huile sur le feu sur les ondes de Radio-Canada pour aborder la publication de l’ouvrage collectif Gaza écrit Gaza.
Dès le début de l’entrevue, l’animatrice opine avec sérieux à la mention d’une prise de pouvoir fasciste aux États-Unis. Mais quand Kev mentionne l’extrême droite au pouvoir au Québec, un malaise s’installe dans le studio et Makonnen se « sent obligée de dire que c’est [son] opinion ».
Comme pour Gaza, la classe médiatique libérale ment par omission et défend la ligne de parti.
Pourtant, au-delà des thèmes directement empruntés à l’abécédaire fasciste depuis le dernier gouvernement péquiste (incompatibilité culturelle des minorités avec les valeurs nationales, anxiété de remplacement, intervention politique dans l’enseignement, etc.), la CAQ a bel et bien poursuivi un agenda législatif ouvertement autoritaire sous le signe d’un nationalisme décadent.
Tranquillement, mais sûrement, les droits et libertés s’effritent et le pouvoir se concentre.
L’aile parlementaire du parti
À ce point-ci, distinguer la CAQ du PQ est un exercice essentiellement intellectuel. Les deux formations politiques représentent ensemble une classe politique acquise au nationalisme autoritaire et leur potentielle alternance au pouvoir relève d’un jeu d’apparences.
Là où la CAQ est ploutocratique et paternaliste, le Parti québécois est idéologique et populiste. La méthode est différente, mais l’agenda est le même.
Les deux sont en quelque sorte l’aile parlementaire d’un parti qui ne se nomme pas, qui officie dans l’ombre et forme les comités d’experts que la CAQ invoque pour régler des « questions sensibles ».
La « laïcité » a été confiée aux apparatchiks de la nébuleuse du Mouvement laïque québécois (MLQ), du Rassemblement pour la laïcité (RPL) et Pour les droits des femmes du Québec (PDF-Québec).
Dernière pomme sur la route de cette mouvance : le rapport déposé cette semaine par le « comité d’experts » formé de Christiane Pelchat, avocate de PDF-Québec, et de Guillaume Rousseau, avocat du MLQ, qui recommande de réprimer encore plus la liberté de foi, d’essentiellement outrepasser la Charte de droits et libertés de la personne pour y parvenir et de maintenir les lois inconstitutionnelles en vigueur pendant les années que dure leur contestation judiciaire.
Le PQ et la CAQ sont en quelque sorte l’aile parlementaire d’un parti qui ne se nomme pas, qui officie dans l’ombre.
La même gang avait déjà eu son comité de « sages » pour trancher sur nos droits.
Une alliance discrète, mais pas secrète. Pauline Marois préfaçait en 2023 le livre de Christiane Pelchat sur la laïcité. Vous savez, la première ministre péquiste qui avait lancé une élection référendaire sur la Charte des valeurs défendue par l’actuel ministre caquiste Bernard Drainville.
Ce n’est pas une surprise d’ailleurs si les membres du comité sur la laïcité ont abondamment cité le mémoire du MLQ, alors qu’ils ignorent les nombreux avis dissidents à leur projet totalitaire.
Un totalitarisme raisonnable
La rhétorique utilisée par la CAQ pour justifier chacun de ses projets de loi liberticides se forme toujours autour de la cohésion sociale. Les minorités sont toujours un problème à régler.
Pour ces nationalistes, la nation doit être unifiée et purgée de ses éléments déviants. Si ceux-ci résistent, ils doivent être mis au pas par la force de l’État.
Au Québec, depuis une bonne décennie, les projets de loi se suivent et se ressemblent. Ça a commencé par les minorités religieuses évidemment, puis les minorités linguistiques, puis les immigrant·es et les minorités de genre. Les autochtones sont toujours dans le tordeur, évidemment.
Et quand la situation a été normalisée, on passe à la deuxième ronde, comme c’est le cas avec la « laïcité de l’État », qui n’en finit plus de se perfectionner.
La CAQ poursuit un agenda législatif ouvertement autoritaire sous le signe d’un nationalisme décadent.
Je refuse de voir quelque naïveté que ce soit dans l’usage que le gouvernement et l’opposition péquiste font des mots « laïcité » et « État » quand ils s’attaquent à la place des minorités religieuses dans la société civile. Au contraire, je crois bien que la rhétorique actuelle révèle une vision terrifiante de l’État.
Pour l’alliance réactionnaire, la nation est non seulement unitaire, mais intégrée au sein de l’État. La société civile n’est pas seulement diminuée, elle est appelée à disparaître.
Selon les propositions qui circulent en ce moment, la laïcité appliquée à l’État doit être imposée à tous les corps qui se trouvent sous son autorité, ses employé·es bien sûr, mais aussi les élèves, par exemple.
L’État recouvre aussi l’espace public : il faut interdire les prières dans la rue. « On n’est pas obligés d’attendre que la situation soit difficile à gérer », rappelle Paul St-Pierre Plamondon. On se demande si les traditionnelles bénédictions de moto menacent elles aussi la paix sociale, pour le chef péquiste.
Cette approche est cohérente avec le travail de sape de la liberté académique qui demande une action unilatérale de l’État pour contrecarrer les consensus qui se font et se défont par la vigueur des débats et de la recherche. Le prolongement de la lutte contre « l’idéologie » dans les écoles primaires et secondaires sera d’ailleurs le thème du colloque de PDF-Québec en octobre prochain.
Le deuxième front fasciste
La guerre culturelle étant bien avancée, on voit poindre la perspective d’une nouvelle grande offensive pour unir la nation.
Le capitalisme, comme on le sait, s’articule structurellement autour de l’opposition entre capital et travail. Pour qu’il y ait profit, il faut qu’il ait exploitation de la force de travail.
Ce conflit étant inscrit dans l’ADN de notre système économique, il pose un problème de taille pour assurer la cohésion sociale. À moins d’assurer la victoire d’un des camps – et je connais le mien, tout comme Legault connait le sien.
Tranquillement, mais sûrement, les droits et libertés s’effritent et le pouvoir se concentre.
Le projet de loi 89 sur le droit de grève a déjà ouvert le bal en permettant au gouvernement de briser des grèves dans le secteur privé, mais ce n’est que la pointe de l’iceberg. Le gouvernement s’immisce maintenant dans la démocratie syndicale avec le projet de loi 101 et flirte avec l’idée de prendre le contrôle de leurs finances.
Comme elle l’avait fait en éliminant les cessions de bail, la CAQ fait pencher la balance en faveur des puissant·es. Le pari, c’est qu’en brisant les reins des syndicats, ceux-ci agiront simplement pour organiser le travail, et ainsi faciliter l’extraction de valeur.
Les grenouilles sont cannibales
Avec la publication de son rapport sur la laïcité, Guillaume Rousseau a aussi ramené à l’avant-plan le travail qu’il avait effectué pour une éventuelle constitution québécoise.
Un gouvernement en fin de régime qui ne serait même pas capable de faire élire un député songe à adopter à la va-vite une constitution rédigée en cachette.
La classe politique québécoise n’a aucune gêne. La CAQ va adopter sa constitution et le PQ va se faire un pays pour aller avec. Le référendum? Une regrettable formalité imposée par la loi sur la clarté.
Un beau pays, homogène. Une soupe aux grenouilles, en quelque sorte.