Francis Hébert-Bernier Journaliste à l’actualité · Pivot
Partager

Près de 80 % du financement du ministère fédéral Femmes et Égalité de genre n’a toujours pas été renouvelé par le gouvernement Carney et pourrait prendre fin d’ici 2027. Une situation qui met en lumière la vulnérabilité des initiatives de lutte contre la violence et les inégalités basées sur le genre face à un climat politique de plus en plus hostile.

An English version of this article is available via PressProgress.

Les dépenses prévues par Femmes et égalités de Genre Canada (FEGC) pourraient passer de près de 407 millions $ cette année à seulement 76,3 millions $ pour l’année financière 2027-2028, selon le plan ministériel.

Une telle baisse équivaudrait à 80 % du budget de fonctionnement du ministère et affecterait principalement le financement des organismes qui œuvrent sur le terrain à combattre les inégalités et la violence basées sur le genre partout au pays.

« Une fois de plus, les actions du gouvernement fédéral soulèvent de sérieuses inquiétudes quant à sa volonté réelle de défendre l’égalité, les droits humains et la contribution essentielle des femmes, des personnes trans, bispirituelles et non binaires à notre économie et à notre société », ont dénoncé fin juillet dans une lettre ouverte 386 organismes œuvrant avec des femmes en situation vulnérables et la communauté 2ELGBTQI+.

La limite du financement par projet

« Aucune réduction de financement n’a été effectuée », s’est défendu le ministère par courriel.

« Les chiffres présentés dans le plan ministériel ne représentent aucune réduction actuelle ni prévue du financement de Femmes et Égalité des genres Canada. Ils reflètent plutôt la fin prévue de certains financements de programmes à durée déterminée », poursuit-il.

« Les plans ministériels sont des documents de routine publiés chaque année, conformément à notre engagement en matière de transparence et de reddition de comptes. »

Ainsi, la baisse de dépenses projetée s’explique principalement par l’échéance prochaine de quelques importants programmes. Par exemple, le Plan d’action national pour mettre fin à la violence basée sur le genre comptait sur une enveloppe de 601 millions $ entre 2021 et 2025.

On approche aussi de la fin du Fonds de développement des capacités communautaires 2ELGBTQI+ (40 millions $ pour 2022-2026), du financement pour faire progresser l’égalité de genre accordé en 2023 (196 millions $ jusqu’en 2026) et du Fond d’équité menstruelle (28 millions $ pour 2024-2028).

« Avec Mark Carney qui cherche à se distancer de son prédécesseur, tout ça est extrêmement précaire puisque le financement n’est pas assuré. »

Katherine Scott, CCPA

Il faut toutefois mentionner que ces « programmes à durée déterminée » forment l’essentiel du financement de Femmes et Égalité de genre, remarque Katherine Scott, chercheuse au Centre canadien de politiques alternatives (CCPA), qui a réalisé une analyse sur l’état du budget du ministère.

« Tout le financement est relié à des projets. Ça crée beaucoup d’incertitude pour les organismes, qui ne savent jamais s’ils devront laisser aller leurs employées ou s’ils pourront simplement continuer à faire leur important travail d’un cycle budgétaire à l’autre », remarque-t-elle.

« Tout ce que [le gouvernement] aurait besoin de faire, c’est d’attendre un an ou deux et de laisser les financements pour ces projets prendre fin pour transformer le ministère en coquille vide », s’inquiète-t-elle.

« Peut-être qu’il y aura du nouveau financement au prochain budget [prévu à l’automne], mais en attendant, la seule information concrète dont on dispose montre une réduction drastique du financement de FEGC », dit Katherine Scott.

Une vulnérabilité face au climat politique

Katherine Scott craint que la situation décrite dans le plan ministériel marque un retour aux années Harper, alors que le ministère de la Condition féminine avait été réduit à sa plus simple expression. « On lui avait même retiré le mandat de travailler à l’égalité de genre puisque le gouvernement considérait le problème comme résolu », se rappelle-t-elle.

« Il faut avouer que le gouvernement Trudeau était très sensible aux enjeux LGBTQ+ et d’égalité de genre et ça paraissait dans le financement. Mais avec Mark Carney qui cherche à se distancer de son prédécesseur, tout ça est extrêmement précaire puisque le financement n’est pas assuré », poursuit-elle.

D’ailleurs, le fait que le premier ministre ait attendu plusieurs mois, jusqu’après l’élection, avant de nommer une nouvelle ministre à FEGC, Rechie Valdez, pourrait être un signe du peu d’intérêt pour ces causes de la part du gouvernement en place, soulignent la chercheuse ainsi que les groupes communautaires.

« Tout ce que [le gouvernement] aurait besoin de faire, c’est d’attendre un an ou deux et de laisser les financements pour ces projets prendre fin pour transformer le ministère en coquille vide. »

Katherine Scott, CCPA

La situation est d’autant plus inquiétante dans un contexte où le gouvernement libéral est minoritaire et que son principal opposant, le Parti conservateur du Canada, est ouvertement hostile à plusieurs missions du ministère, notamment en ce qui concerne les droits des communautés LGBTQ+, remarque Katherine Scott.

« Le gouvernement Carney nous dit de lui faire confiance, mais les messages qu’il envoie sont au mieux très vagues et peu engageants, surtout dans le contexte où le gouvernement cherche activement à réduire ses dépenses », conclut-elle­.

Correction : Une version précédente de cet article contenait une erreur de chiffres concernant le budget total du FEGC pour l’année en cours. (25-08-2025)

Récents articles

Voir tous